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Qui dit 9 novembre en Allemagne dit automatiquement chute du Mur de Berlin. Pourtant, c’est un énorme raccourci historique d’une date que les Allemands ont eux-mêmes nommés Jour du destin en raison de son importance récurrente. Voici comment une simple date a transformé durablement l’histoire d’un pays tout entier.

Une seule date peut-elle raconter 150 ans d’histoire d’un pays? Cela peut sembler tout bonnement impossible mais l’Allemagne semble échapper à la règle. Outre-Rhin, le 9 novembre est en effet surnommé Schicksalstag, soit le « Jour du destin ». Il ne faut pas y voir un énième surnom humoristique typiquement allemand mais bien une récurrence historique absolument réelle dans la chronologie du pays. Une véritable anomalie puisque cinq événements majeurs de l’histoire contemporaine allemande se sont déroulés, en 150 ans à peine, en ce jour d’automne.

1848, le début d’un cycle violent

Représentation de l’exécution du député Robert Blum après sa participation à l’insurrection viennoise

1848 est une année de révolutions. En janvier, la Sicile entame une guerre d’indépendance qui va s’élargir à toute l’Italie à partir de mars. En février, la Monarchie de Juillet est renversée à Paris et la IIe République est instaurée en France. À la mi-mars, la révolution de Vienne lance un mouvement contestataire qui contaminera une grande partie de l’Europe outre-Rhin : Budapest en mars, Prague puis la Croatie en avril, Bucarest en juin. Mais le principal champ de bataille révolutionnaire se trouve alors dans l’actuelle Allemagne. La Confédération allemande est fortement secouée et ne sait comment réagir pour adapter son système et celui du reste du continent sans menacer le Congrès de Vienne de 1815.

Face à cette indécision, les mécontentements populaires ne vont cesser de croître et cristalliser le rejet systémique du pouvoir autocratique en Europe, et au sein des 39 États allemands principalement. Député au Parlement de Francfort, Robert Blum est un farouche adversaire de la dynastie des Habsbourg au pouvoir depuis près de six siècles. Il défend une unité républicaine et s’oppose à l’ethnocentrisme allemand. En automne 1848, il est envoyé à Vienne pour féliciter les révolutionnaires autrichiens mais décide finalement de s’engager dans les rangs de l’insurrection. Il est fait prisonnier par la répression qui le condamne devant un tribunal malgré son immunité parlementaire. Il est fusillé le 9 novembre 1848.

L’exécution de Robert Blum marque la rupture définitive entre la monarchie autocratique des Habsbourg, qui cherche à se maintenir au pouvoir, et le Parlement de Francfort, qui appelle à la refonte du système. Blum devient un martyr pour les socialistes et les communistes allemands qui utilisent le viol de son immunité parlementaire pour montrer le mépris du pouvoir vis-à-vis de la justice. Une partie des idées du Parlement de Francfort défendues par Robert Blum sera reprise par Otto von Bismark lors de l’unification allemande de 1871.

1918, les bases d’une rhétorique destructrice

Lors de la Première guerre mondiale, l’Empereur Guillaume II s’était installé à Spa en Belgique

1918 marque la fin de quatre années d’un conflit inédit et dévastateur. L’arrivée des États-Unis un an plus tôt a rendu impossible la victoire allemande et l’Empereur Guillaume II a envoyé une demande d’armistice. En contrepartie, il doit acter la capitulation militaire de l’Allemagne. Mais il refuse cette humiliation et s’entête dans un conflit qui vire à la mutinerie. Tranquillement installé à Spa, il a perdu le sens des réalités et ne comprend pas que la situation explosive à Berlin est en train de monter une véritable révolution.

Le 9 novembre, le chancelier Max von Baden refuse les affrontements militaires et déclare, sans le concerter, l’abdication de l’Empereur. Pour Guillaume II, c’est une rumeur lancée par l’ennemi : von Baden est un aristocrate, il ne peut se retourner contre l’Empereur. Sûr de lui, il décide de rentrer en Allemagne pour endiguer la révolution berlinoise et montrer qu’il est l’homme de la situation. Deux heures plus tard, il a compris que le vent a tourné.

Conscient qu’il est désormais en danger, il se résigne à signer la déclaration d’abdication. La République de Weimar est proclamée et aussitôt applaudie par des milliers de Berlinois massés autour du Reichstag. L’Armistice sera signée deux jours plus tard alors que Guillaume II a déjà fui aux Pays-Bas. Principal responsable du conflit, il fera assumer les conséquences de la défaite à la toute jeune République.

1923, le mythe fondateur d’une catastrophe

Réunion du parti nazi dans la brasserie Bürgerbräukeller à Munich en 1923

1923 n’est que la suite « logique » des événements. Guillaume II a parfaitement réussi son coup. Le Traité de Versailles est perçu comme une humiliation par la population allemande et les partis d’extrême-droite n’hésitent pas à le qualifier de diktat. Et c’est la République de Weimar qui est accusée de tous les maux qui frappent le pays. Parmi ses principaux détracteurs, le NSDAP qu’un Autrichien du nom d’Adolf Hitler a transformé de groupuscule extrémiste à véritable parti politique. Une organisation particulièrement violente qui a décidé de prendre les choses en mains.

Le 8 novembre 1923, la brasserie Bürgerbräukeller de Munich devient le théâtre d’un coup d’État manqué. Le futur Fürher et ses partisans interrompent le meeting de Gustav von Kahr et annoncent « la fin du gouvernement des criminels de novembre ». Le lendemain matin, plusieurs milliers de militants marchent vers le ministère bavarois de la Guerre pour en prendre le contrôle. Mais le putsch est un coup dans l’eau. La police ouvre le feu, c’est un massacre.

Adolf Hitler parvient miraculeusement à s’en sortir indemne et est arrêté deux jours plus tard. Mais son procès accroît sa notoriété et il passera ses neufs mois de prison à rédiger son célèbre Mein Kampf. Ce qui devait être un fiasco sur toute la ligne devient l’un des mythes fondateurs du futur IIIe Reich et sera célébré par l’administration nazie jusqu’à la fin de la Seconde guerre mondiale.

1938, le tournant d’un massacre sans précédent

La Nuit de Cristal marque la première démonstration de violence à grande échelle contre les Juifs sur l’ensemble du territoire allemand

1938 est une année charnière dans l’Allemagne antisémite du IIIe Reich. Quatre ans plus tôt, Adolf Hitler est officiellement devenu le Führer, soit le chancelier et le président du Reich en même temps. Un an plus tard, le régime adopte ses premières lois anti-juives et nationalise l’ensemble de la société allemande. Les nazis n’attendent plus qu’une étincelle pour déclencher leur feu destructeur. Herschel Grynszpan leur en donne l’opportunité. Le 7 novembre 1938, ce jeune Juif assassine le diplomate allemand Ernst vom Rath à Paris. La réponse sera sanglante.

Dans la nuit du 9 au 10 novembre, les dirigeants nazis lancent un vaste plan d’attaques visant la population juive d’Allemagne. Une date choisie par le Führer pour la faire correspondre avec la commémoration de son putsch raté quinze ans plus tôt. Les synagogues sont incendiées, les appartements et commerces juifs saccagés, des milliers de Juifs sont arrêtés et brutalisés. Plus d’une centaine d’entre eux est directement assassinée tandis que plusieurs dizaines de milliers sont placés dans un pogrom.

Cette Nuit de Cristal est le tournant de la politique nazie qui décide de lâcher les rennes et de ne plus se brider. Une amende d’un milliard de marks est imposée aux Juifs pour « payer les dégâts » et le régime lance une vaste campagne de spoliations des Juifs à travers toute l’Europe. Dans les semaines qui suivent cette nuit de violences, les camps de Dachau, Oranienburg-Sachsenhausen et Buchenwald accueillent leurs premiers résidents. La solution finale n’est pas encore d’actualité (elle attendra encore quatre ans) mais le mouvement a été enclenché.

1989, la fin d’une boucle infernale?

Avec la chute du Mur de Berlin, l’Allemagne s’est réunifié et partiellement réconciliée avec le 9 novembre

1989 marque la fin de la malédiction, mais pas celle des commémorations. Plus de 40 ans après la fin de la Seconde guerre mondiale, le conflit le plus meurtrier de l’histoire est encore bien présent en Europe. La guerre froide a profondément divisé le continent en deux blocs distincts qui se jaugent autant qu’ils se méfient. En août 1961, 155km de béton se sont élevés en quelques jours pour couper Berlin en deux. L’objectif est d’empêcher la population de l’est de la ville, sous contrôle soviétique, de fuir vers l’ouest, sous contrôle des États-Unis, de la France et du Royaume-Uni.

Pendant plus de trente ans, l’immobilisme est de mise dans une ville devenue le microcosme de la guerre que se livrent Américains et Soviétiques sur des fronts bien éloignés de l’ex-capitale allemande. Mais les années ’80 sont marquées par un vent de changement qui se fait de plus en plus ressentir à l’Est. Les États vassaux de la maison mère russe rêvent d’indépendance et Mikhaïl Gorbatchev arrive à la tête d’un empire en train de s’effondrer. Conscient de la situation, il va accélérer la désintégration de l’URSS.

Tout commence en Hongrie lorsqu’il autorise l’ouverture du « rideau de fer » et offre plus d’autonomie à la Pologne. Petit-à-petit, la ferveur envahit toute l’Europe de l’Est. Mais le plus symbolique reste à venir. Le 9 novembre 1989, le Mur de Berlin est détruit par des citoyens est-berlinois sous le regard de gardes qui les laissent faire. Berlin devient le signe des retrouvailles de deux mondes qui décident de se réconcilier, et la capitale allemande par extension. Et pour la première fois depuis 150 ans, le 9 novembre devient un jour de fête.

On dit souvent que l’histoire se répète. En Allemagne, elle semble en tout cas se lier dans la répétition des dates. Outre-Rhin, le 9 novembre est longtemps apparu comme une malédiction, une journée noire dans l’histoire du pays. Un sentiment désagréable que n’est finalement pas parvenu à gommer l’euphorie de la chute du Mur de Berlin. On comprend donc pourquoi, au moment de la réunification, le pays a préféré le 3 octobre (date effective de la réunification) comme fête nationale.

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