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Le 21 novembre 2006, le ministre libanais de l’Industrie Pierre Amine Gemayel est assassiné dans la banlieue de Beyrouth. Figure montante des chrétiens maronites, il est le troisième Gemayel à subir le même sort en trois décennies seulement. Entre guerre des clans et vengeances politiques, retour sur le parcours tragique d’une famille au destin brisé.

Au Proche-Orient, le Liban se situe au carrefour des civilisations dont les différences religieuses alimentent un conflit permanent. Coincé entre la Turquie, la Syrie et Israël, la jeune nation libanaise émerge en 1920 après le démembrement de l’Empire Ottoman. Elle restera cependant sous mandat français jusqu’à son indépendance en 1943. Rapidement, le pays du cèdre devient une vitrine de l’Occident : il déborde de cultures diverses et abrite musulmans (sunnites), catholiques et chrétiens (maronites). Ces différences vont mettre à mal un pays déchiré par la guerre et les gouvernements successifs devront faire face à des risques permanents d’attentats politiques.

C’est dans ce climat délétère que la famille Gemayel va marquer de son empreinte l’histoire mouvementée d’un Liban divisé. Depuis les années ’30, cette puissante famille chrétienne maronite incarne une certaine image du pays du cèdre. Mais aussi une tragédie profonde qui secoue le pays depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. Entre la guerre civile et les multiples factions paramilitaires des pays voisins, les Gemayel se sont souvent retrouvés au centre du jeu. Une position aux conséquences désastreuses pour une famille frappée dans sa chair.

Pierre « Junior » Gemayel, la mort est de retour

Pierre Amine Gemayel, la dernière cible de la malédiction familiale

Tous les 22 novembre, le pays du cèdre fête son indépendance. Mais le 22 novembre 2006 est différent. La veille, Pierre Amine « Junior » Gemayel, tout juste nommé ministre de l’Industrie, est assassiné. Alors qu’il circulait avec son chauffeur dans le quartier Jdeideh à Beyrouth, un autre véhicule les percute et trois hommes armés sortent armes automatiques au poing. Gravement blessé à la tête, il succombe de ses blessures peu de temps après son hospitalisation. La panique s’empare de la capitale libanaise : c’est le cinquième attentat politique en un an depuis celui de l’ancien ministre sunnite Rafic Hariri.

À Bikfaya (Maison du Roc), fief de la famille Gemayel situé dans les montagnes du Meth au nord de Beyrouth, on ne cesse de pleurer ses fils. L’histoire ne fait que de se répéter. Pierre Amine Gemayel, tout juste assassiné, portait le même nom que son grand-père, le « cheikh » Pierre, fondateur du Parti phalangiste devenu incontournable au pays. Ils font tous deux parties de l’une des familles les plus puissantes du Liban, une des plus controversées aussi. Pierre Amine Gemayel avait le leadership d’un grand homme, il avait la même vision que ses ancêtres mais il fut rattrapé par le triste sort familial.

L’émergence du Parti phalangiste

Un combattant du Parti phalangiste du « cheick » Pierre Gemayel © Raymond Depardon

Le patriarche grandit dans les années ’20 au coeur d’un Liban sous mandat français. En 1936, le jeune pharmacien se rend à Berlin pour assister aux Jeux Olympiques nazis. Le destin familial vient de frapper à la porte. Ébloui par la discipline allemande qu’il souhaite exporter dans son pays, il fonde le mouvement des kataëb (phalanges) sur le modèle nationaliste paramilitaire. Rapidement, tout s’accélère et s’ensuit un parcours fulgurant dont la plupart de ses fils feront partie. Ils seront tous ministres, hommes politiques influents et même présidents pour deux d’entre eux. Mais leurs destins funestes seront pour la plupart couronnés par des attentats sanglants.

Créé en 1937, le Parti phalangiste est pour lors rapidement accusé de militariste et de fasciste. Selon son fondateur, il puise plutôt dans toutes les idées politiques, qu’elles soient communistes, socialistes ou effectivement fascistes. Le Parti prône un libanisme intégral qui souhaite la création d’un État souverain, indépendant et solidaire. Malgré certaines idées extrémistes, Pierre Gemayel « Senior » rêve d’un Liban où toutes les communautés vivent ensemble. Son dévouement se heurte dans un premier temps aux volontés françaises de conserver son mandat mais il finit par l’emporter en novembre 1943. Le Liban proclame son indépendance.

À cette époque, le pays est constitué d’une multitude de communautés : chrétiens maronites, druzes, musulmans sunnites et chiites qui doivent tous cohabiter dans un tumulte permanent. Un pacte national est signé l’année de l’indépendance. Pour éviter l’escalade des communautarismes, il répartit les rôles politiques de chacun en fonction de leurs influences. Le président sera chrétien, le Premier ministre musulman sunnite et la présidence du parlement sera assurée par un chiite. Mais ce qui fonctionne sur le papier n’est pas forcément gage de réussite.

Un climat de plus en plus tendu

Pendant près de 15 ans, la guerre civile fut synonyme de quotidien dans un Liban désemparé

Dans un premier temps, tout se passe bien pour la famille Gemayel, proche du pouvoir, qui coule des jours heureux. Mais en 1958, une coalition anti-israélienne menée par l’Égypte et la Syrie se met en place et menace directement le Liban. La Syrie voisine n’a pas digéré le partage « injuste » fait par les Français après la guerre : le pays du cèdre aurait dû être annexé. Face à la menace grandissante, le Parti phalangiste du « cheick » Pierre Gemayel et le président Camille Chamoune entraînent le pays dans une résistance farouche. Finalement, l’arrivée de marines américains à Beyrouth fait plier la coalition égypto-syrienne qui se retire. Pierre Gemayel devient ministre du nouveau gouvernement libanais. Mais les beaux jours sont derrière lui.

En 1967, la guerre des six jours menée par l’armée israélienne contre les pays arabes va sonner le glas pour la petite nation libanaise déjà fragilisée. Ce conflit va jeter des milliers de Palestiniens sur les routes de l’exil, et 200.000 d’entre eux pénètrent sur le territoire. En quelques semaines, le Liban devient l’otage de cette crise. D’autant plus que le Hamas s’est également infiltré. La classe politique libanaise s’inquiète de cette présence de forces armées palestiniennes sur son territoire. D’autant plus que des commandos, formés par l’URSS, sont envoyés au Sud Liban pour renforcer le sentiment arabe sur le terrain et prendre Israël en étau. L’embrasement est proche, et les attentats deviennent légions au début des années ’70.

La malédiction Gemayel commence

Le siège du Parti phalangiste après l’attentat commis contre Bachir Gemayel © Pierre Gemayel

Le 13 avril 1975, le « cheick » Pierre Gemayel échappe de peu à un attentat devant une église d’une banlieue de Beyrouth. Le même jour, un bus de Palestiniens est attaqué par des milices phalangistes. C’est le début d’une guerre civile aux conséquences terribles pour le pays et la famille Gemayel. Le « cheick » se radicalise et nomme son fils Bachir à la direction du Parti phalangiste. Ils unifient les milices chrétiennes sous la « force libanaise » qui finit par triompher des forces palestiniennes progressistes. Bachir et son frère Amine deviennent les hommes forts du camp chrétien et les « Alliés d’Israël » pour les pays voisins.

Malgré la reprise du pouvoir, le pays est loin de retrouver son indépendance. L’armée syrienne repousse les Palestiniens au Sud Liban mais en laisse une partie afin de préserver l’étau autour d’Israël. Le conflit devient latent, toujours reporté. Le « cheick » échappe à de nouveaux attentats. Finalement, le 23 février 1980, la famille Gemayel connaît sa première victime. Maya, fille de Bachir et âgée de seulement 20 mois, est tuée dans un attentat à la voiture piégée. Deux ans plus tard, l’armée israélienne envahit le Liban. Bachir Gemayel est élu au cours d’une élection « panique » pour contrer les chars israéliens. Il avait comme projet la liberté des peuples, il sera assassiné trois semaines après son élection.

L’exil, le retour en grâce, la chute

Dépressif et acculé, Amine Gemayel part en Exil en France en 1988 pour fuir une situation de plus en plus intenable © Ina

Les feux éteints de la guerre civile se rallument progressivement et les phalangistes ne tardent pas à réagir. Des centaines de Palestiniens tués sous les regards complices des soldats israéliens vont d’ailleurs écorcher l’image du clan Gemayel dans l’opinion internationale. Cela n’empêchera pas Amine d’accéder à la magistrature suprême à peine une semaine après l’attentat contre son frère cadet. Son défi est immense : il doit chasser les Israéliens, soutenus par l’Occident, à l’ouest et au sud et les Syriens, soutenus par les Soviétiques, au nord.

En 1984, alors que le pays est déchiré par une guerre civile qui dure depuis près de dix ans, le « cheick » meurt à l’âge de 79 ans. Sa disparition plonge son fils Amine dans la dépression. Confronté aux limites du pouvoir présidentiel, il part en exil en France quatre ans plus tard. Un double pouvoir se met alors en place au Liban et la lutte entre chrétiens et musulmans plonge le pays encore un peu plus dans la tragédie. Il faudra attendre 1990 pour que le conflit national ne prenne fin, après 15 ans d’affrontements et près de 250.000 victimes civiles.

Soulagé, Amine Gemayel décide de rentrer au pays en 1992, avec sa femme et son fils Pierre Amine « Junior » Gemayel. Ce dernier entame des études de droit et entre rapidement en politique, une évidence pour la famille. La pression occidentale finit par avoir raison de la Syrie qui se retire définitivement du territoire au début des années 2000. C’est une victoire historique pour le clan Gemayel mais les attentats reprennent en 2005. Rafic Hariri sera le premier, Pierre Amine Gemayel le suivra rapidement. Le destin a encore décidé de frapper la famille.

À Bikfaya, fief de la famille, un mémorial a été édifié à la mémoire du « cheick » Pierre Gemayel © BY-SA 4.0

Au vu des tourments répétitifs et étalés dans le temps qui touchent la famille, on peut parler d’une malédiction Gemayel. À l’instar de la fameuse malédiction des Kennedy dont les plus illustres membres ont également connu un sort tragique. Mais pour beaucoup, la comparaison s’arrête là. Car si la vision première des Gemayel était d’unifier un pays multiculturel, d’aucuns considèrent qu’ils ont du sang sur les mains. Et la nature fasciste du Parti phalangiste n’aide pas leur cas. 15 ans (jour pour jour) après la mort du petit-fils et 35 ans après celle du grand-père, difficile de tirer un constat clair sur une famille historiquement liée aux troubles politiques et communautaires libanais. Des secousses qui rodent toujours, prêtes à rejaillir à tout moment.

One Reply to “Les Gemayel, la famille maudite”

  1. Une dynastie au destin tragique mais à la tête d’une nation bien compliquée à gérer. Cela aurait pourtant dû être un modèle de vivre ensemble avec des groupes d’une culture différente.

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