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Le 4 décembre 2011, le fantasque Sócrates décède, à 57 ans, des suites de ses addictions. Charismatique, romantique, le Brésilien est la preuve la plus ultime que le football, c’est bien plus que « 22 joueurs qui courent derrière un ballon ». Parce que c’est grâce au football, et à Sócrates, que la démocratie est arrivée au Brésil. Portrait d’une révolution idéologique partie du rectangle vert.

Florence, Italie. 1983. Après avoir loupé le titre à la dernière journée, la Fiorentina souhaite se renforcer. Elle songe au Brésilien Sócrates, superstar des Corinthians dont la réputation dépasse largement les frontières nationales. À cette époque, le joueur est au sommet de sa gloire. Par son talent évidemment, mais aussi par son engagement politique profond. Car sous cette dégaine de hippie se cache un intellectuel et un militant. Celui que l’on nomme O Doutor (« Le Docteur ») est en effet titulaire d’un doctorat en médecine. Lors de ses études, il a, en outre, caché des camarades de lycée pour éviter la répression de la dictature au pouvoir. Et lorsque la Viola le contacte pour rejoindre la Botte, il a compris depuis longtemps que le football pouvait l’aider dans sa quête de démocratie.

Ribeirão Preto, au nord de São Paulo. Le 19 décembre 1954. En ce dimanche festif, Sócrates voit le jour au sein d’une famille bourgeoise cultivée de la Cité de la bruine. Son surnom de Socrates brésilien est la traduction littérale de ses deux prénoms, hérités de la passion de son père pour la philosophie. Quelques mois avant ses dix ans, l’armée brésilienne organise un coup d’État et instaure une dictature violente. En pleine période de guerre froide, le putsch a été soutenu par les États-Unis et la France pour « lutter contre le communisme présent à Cuba ». Le père de Sócrates panique. Par peur de représailles, il brûle l’entièreté de ses livres, parmi lesquels Le Capital de Karl Marx. C’est un choc pour le jeune Sócrates. Sa conscience politique vient sans doute de s’éveiller.

Corinthians, là où football et politique vont fusionner

L’un des maillots de Sócrates arborant le texte « Democracia Corinthians » tâché de sang

À la fin des années ’70, le club brésilien des Corinthians est entré en crise après plusieurs années de succès. Au tournant de la décennie, le club chute même en deuxième division. Lorsque Sócrates les rejoint en 1981, les joueurs sont des pions au Brésil. Ils sont sous payés, ne peuvent pas choisir leur club et sont traités abusivement. À peine arrivé au club, O Doutor dénonce : « 90% des joueurs ont une condition de vie inhumaine. 70% gagnent moins que le salaire minimum. Si les joueurs acceptent cette situation, les dirigeants sont paternalistes. Sinon, ils sont autoritaires. » Il faut changer les choses.

Alors que le football brésilien est foncièrement corrompu, le sociologue Adilson Monteiro Alves est nommé directeur sportif des Corinthians. Lors de sa rencontre avec les joueurs, il déclare : « Je ne connais pas le football mais on va changer les choses ensemble. » La discussion devait durer 10 minutes, elle s’étalera sur près de 6h et le club adopte le principe d’auto-gestion. Tous les éléments du club (joueurs, ramasseurs de balles, jardiniers,…) ont désormais une influence sur le développement du club. Tout (recrues, choix de l’entraîneur, système de jeu,…) est décidé au suffrage universel et les gains sont équitablement partagés entre tous les employés. Un microcosme de démocratie vient de naître au Brésil, la démocratie corinthiane.

L’objectif du club dépasse évidemment le simple cadre sportif : il veut démontrer, par sa réussite, les bienfaits de la démocratie à l’ensemble de la société brésilienne. Par extension, le club souhaite profiter de la médiatisation qu’offre le ballon rond pour éveiller les consciences et appeler à la résistance pacifiste. Et il ne s’en cache pas : exit les sponsors, les maillots arborent désormais la mention Democracia Corinthiana entourée de tâches de sang (représentant celui des opposants au régime). Capitaine sportif et idéologique du club, Sócrates célèbre désormais tous ses buts en se tenant droit, poing droit levé vers le ciel. Une référence directe au fameux podium de Mexico 68 et au mouvement des Black Panthers.

Du ballon rond à la chute de la dictature

Lors de la finale du championnat de São Paulo de 1983, les joueurs du Corinthians ont, à nouveau, ouvertement provoqué le régime

Et quoi de mieux pour promouvoir son idéologie que d’en démontrer la réussite? Sur le terrain, l’équipe développe un jeu léché, spectaculaire et particulièrement collectif. Portés par son capitaine emblématique et les géniaux Zé Maria (champion du monde 1970) et Walter Casagrande, les Corinthians remportent deux titres consécutifs. Une réussite qui va littéralement déchaîner les foules puisqu’elle marque autant les amateurs de foot que les intellectuels du pays. D’une révolution sportive, la démocratie corinthiane devient un véritable phénomène de société.

Le succès et l’engouement sont tels que la dictature militaire est forcée de s’assouplir pour éviter une révolte. En 1982, le régime permet l’élection du gouverneur de l’État de São Paulo. C’est la première élection démocratique depuis le coup d’État militaire de 1964. Le club ne manque pas cette nouvelle occasion : lors de la finale du championnat de São Paulo, ils arborent la mention « Dia 15 Vote » (« Votez le 15 ») au-dessus de leur numéro de maillot. L’année suivante, ils font encore plus fort.

En 1983, la finale du championnat de São Paulo oppose cette fois les Corinthians, considérés comme un club populaire, et le São Paulo FC, historiquement proche de la bourgeoisie. Dans un stade de 88.000 personnes et devant plusieurs millions de téléspectateurs, Sócrates et ses équipiers déploient une banderole qui restera gravée dans les mémoires brésiliennes : « Ganhar ou perder, mais sempre com Democracia » (« Gagner ou perdre, mais toujours en démocratie »). Les Corinthians remportent le match 1-0, but de Sócrates. Au delà du symbole, le projet est devenu réalité.

De l’espoir à la désillusion, malgré l’engagement

En 1984, Sócrates profite d’une manifestation politique du mouvement « Diretas Já » pour poser un ultimatum

Mais malgré sa folle influence, le football n’est pas la politique. Et surtout, il n’en a pas le poids. Certes, la démocratie corinthiane a permis au pays de s’ouvrir légèrement, mais cela ne suffit pas. D’autant plus que la hype autour du projet commence à s’estomper face aux trop faibles avancées concrètes. Sócrates décide alors d’aller encore plus loin. Après ses performances remarquées lors de la Coupe du Monde 1982, il est apparu aux yeux des suiveurs de foot comme un joueur romantique, un joueur qui fait passer la beauté du geste avant le résultat. Cela tombe bien, c’est exactement ce que cherche la Fiorentina. Et Sócrates flaire le bon coup.

En 1984, le capitaine des Corinthians s’est engagé auprès du mouvement politique Diretas Já qui, comme son nom l’indique (Diretas Já est une expression portugaise qui signifie « des élections directes maintenant »), réclame des élections présidentielles au suffrage universel. Il fait alors circuler la rumeur de son transfert en Italie, qui est même presqu’entièrement bouclé. Et lors d’une manifestation qui attire près d’un million de personnes à São Paulo, il monte sur la scène, s’empare du micro et tente un énorme coup de poker : « [Si l’amendement est approuvé,] Je ne quitterai pas le pays! »

Malheureusement, malgré toute son aura et la pression populaire, cette élection présidentielle n’arrivera pas. Le pouvoir de l’armée est encore trop important à cette époque pour plier à ce point. Sócrates rejoint donc la Fiorentina, où l’expérience tourne court. Il avait été adoubé pour son romantisme, il sera décrié pour son côté fantasque. Ce joueur capable de dire « Aujourd’hui, je m’entraînerai en ne faisant que des talonnades » ne sera jamais compris en Italie. Il ne parvient, entre outre, pas à se faire à l’exigence tactique du football européen. Et ce n’est pas son addiction à l’alcool qui l’aidera. De retour au Brésil en 1986, il est tombé dans le vice des vins italiens et ne retrouvera jamais son niveau d’antan. Il termine sa carrière trois ans plus tard à Botafogo sans avoir disputé la moindre minute.

Avec Zico, Sócrates fait partie de la génération dorée mais maudite du Brésil des années 80 © David Cannon

Lorsqu’il arrête sa carrière, Sócrates, en proie aux addictions à l’alcool et au tabac, déclare : « Je ne peux plus aider les Corinthians à remporter des titres. Mais je souhaite mourir un dimanche, un dimanche où les Corinthians seront champions. » Victime d’une infection intestinale liée à sa surconsommation de spiritueux, Sócrates s’éteint le dimanche 4 décembre 2011. Le soir même, les Corinthians sont sacrés champions après un nul dans le derby de São Paulo. Les joueurs fêtent le titre le poing levé, comme Sócrates fêtait ses buts. Comme une passation de pouvoir entre le footballeur philosophe et ses disciples.

En deux ans seulement, la démocratie corinthiane et son porte-drapeau Sócrates ont démontré que le football était bien plus qu’un sport. Si l’objectif politique ne fut pas pleinement atteint durant son âge d’or, cette révolution sportive et intellectuelle a atteint son but : tout juste retraité, Sócrates assiste à la chute de la dictature militaire et à la démocratisation de son pays. O Doutor n’a pas été champion du monde avec sa sélection, mais il restera à jamais le champion du Brésil libre.

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