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Le 14 février 1932, futur jour de St Valentin, les femmes brésiliennes obtiennent le droit de vote. Une précocité étonnante de la part d’un pays historiquement paternaliste, d’autant plus que des « exceptions » existaient déjà bien avant. L’occasion de revenir sur l’évolution du droit de vote des femmes dans le monde.

Depuis les tréfonds de son histoire contemporaine (à partir de la mise en place de la société occidentale par les colons portugais), le Brésil est un pays marqué par une inégalité sociale prononcée. Pourtant, les femmes accèdent au droit de vote dès 1932, soit avant une bonne moitié du continent européen. Et il ne s’agit que d’une officialisation d’une pratique qui s’organisait de plus en plus depuis plusieurs décennies.

Brésil – Des droits civiques précoces

Le « Jornal das Senhoras » s’est démené pour promouvoir les femmes au Brésil

L’affranchissement vis-à-vis du Portugal (1822) et l’abolition de l’esclavage (1888) entraînent dans leur sillage des mouvements avant-gardistes féministes qui tracent les grandes lignes de la lutte pour les droits politiques féminins brésiliens. Dès la deuxième moitié du 19ème siècle, la presse féminine se consolide et offre une caisse de résonance à ces revendications. Le Jornal das Senhoras a ainsi pour vocation de démontrer aux hommes les bienfaits de « la femme éduquée » tandis que la revue O sexo feminino prône l’accès à l’emploi et aux votes.

Un peu moins de 70 ans après son indépendance, la question du vote des femmes est abordée par les députés brésiliens dès 1891. La Constitution exclut en effet les religieux, les monastiques, les mendiants, les Indiens et les femmes du droit de vote mais il existe une ambiguïté : l’inscription sur les listes électorales est accordée à tous les citoyens de plus de 21 ans. Ce flou juridique permet ainsi à plusieurs femmes d’obtenir des cartes provisoires d’électrices. Ce sont les premières Brésiliennes à voter.

Avant la loi nationale, une modification du code électoral est votée à l’Assemblée de la région du Nordeste dès 1927 pour accorder le droit de vote aux femmes. Mais le Sénat annule finalement cette proposition. Il faut finalement attendre 1932 et la pression de l’Alliance nationale des femmes (ANM) pour que la loi entre en fonction. Et à l’échelle nationale directement. Les femmes célibataires ou veuves de plus de 21 ans ainsi que les femmes mariées (avec autorisation du mari) peuvent également s’inscrire officiellement sur les listes électorales. Le Brésil devient, à cette occasion, le quatrième pays américain à établir le droit de vote féminin après les États-Unis, le Canada et l’Équateur.

Nouvelle-Zélande – La pionnière en la matière

Kate Sheppard, initiatrice du droit de vote des femmes en Nouvelle-Zélande

Portée par une vague de soutien populaire, la suffragette néo-zélandaise Kate Sheppard lance une pétition pour l’obtention du droit de vote des femmes. Nous sommes en 1893. Elle réunit près de 32.000 signatures, soit un quart de la population féminine du pays. Il y en a tellement mises bout à bout que le rouleau signé atteint les 270 mètres. L’histoire est en marche.

Le 19 septembre 1893, la pression populaire aboutit à l’adoption de la première loi électorale accordant le droit de vote aux femmes. Félicitée par les forces politiques en place pour son engagement, Kate Sheppard passera le reste de l’année à mobiliser les femmes pour qu’elles s’inscrivent sur les listes électorales. En outre, 65% des Néo-zélandaises participent au vote des élections législatives de 1893.

Loin de s’arrêter en si bon chemin, Kate Sheppard part en 1894 dans son Angleterre natale pour continuer la lutte. À son retour en Nouvelle-Zélande, elle lance White Ribbon, un journal prônant le droit des femmes à se présenter aux élections législatives. Un droit qui sera accordé en 1919. Là aussi avant la grande majorité des autres pays du globe.

Afrique du Sud, Koweït, Arabie Saoudite – Les mauvais élèves

En Afrique du Sud, l’Apartheid a également contrecarré le droit de vote féminin

Jusqu’en 2005, le Koweit est le dernier pays au monde où seuls les hommes peuvent voter (la précision est importante puisqu’il existe des pays où le vote est interdit aux femmes et aux hommes). Et encore, seuls 15% de la population en bénéficiait puisque les personnes de moins de 21 ans, les militaires et les femmes étaient exclus du corps électoral. Depuis le 16 mai 2005, le vote est ouvert à tous, dont aux femmes. Mais entretemps, trois pays se sont rajoutés à la liste : les Émirats Arabes Unis en 2006, le Bhoutan en 2008 et l’Arabie Saoudite en 2011 ont offert leur droit de vote à leur population, et donc aux femmes par la même occasion. Ce droit reste toutefois souvent limité pour ces dernières.

L’Afrique du Sud est un cas particulier, une particularité qui le place d’ailleurs parmi les mauvais élèves. Car si le droit de vote pour les femmes est accordé dès 1930, il ne s’applique en réalité qu’aux femmes blanches. Il faut attendre 1984 pour voir une première ouverture : le droit de vote est accordé aux femmes métisses. Il faut encore patienter jusqu’en 1994, soit trois ans après la fin de l’Apartheid, pour que les femmes noires puissent enfin voter.

Depuis, tous les pays du monde où l’on pratique le vote l’accordent aussi bien aux hommes qu’aux femmes. Il existe cependant quelques situations particulières. L’Arabie Saoudite est une monarchie absolue où le roi élit le Parlement, hommes et femmes ne peuvent donc voter que pour les élections locales. C’est également le cas du Brunei. Au Vatican, seuls les cardinaux ont accès au conclave (le collège électoral qui élit le pape) et, comme l’Église catholique romaine ne prend pas de femmes dans ses ordres, il n’y a pas de femmes qui votent. La République monastique du Mont-Athos, entité autonome grecque, procède de la même manière : comme elle est interdite aux femmes (et aux animaux femelles, sauf les poules et les chattes), seuls les hommes disposent de facto du droit de vote.

Belgique, France, Suisse – Et chez nous?

En Belgique, la situation est, comme toujours au plat pays, quelque peu spéciale. En 1920, les femmes belges obtiennent le droit de vote, mais seulement pour les élections municipales. L’année suivante, il leur est permis de se présenter et d’être élues comme représentantes de la population belge. Mais l’avancée cale quelque peu par la suite puisqu’il faut attendre 1948 pour qu’elles obtiennent le droit de vote « total », comme les hommes.

En France aussi, la situation est particulière. Mais pour des raisons politiques cette fois. Les sénateurs, qui appartiennent majoritairement à la gauche anticléricale, craignent en effet que les femmes n’aillent soutenir les rangs de la droite et des proches de l’Église. Pour s’assurer de garder leur position dominante, ils refusent de leur accorder le droit de vote. C’est le général de Gaulle qui accordera finalement aux femmes le droit d’aller voter en 1945.

Dernier pays du triptyque francophone européen, la Suisse a quant à elle joué sur les clichés. On la dit lente et complexe, elle a tenu, sur cette question, à entretenir sa réputation. Fidèle à ses particularités cantonales et linguistiques, il n’est pas question d’accorder un droit dans une région et pas une autre. Il faudra finalement attendre le 7 février 1971 pour que le suffrage féminin ne soit imposé à tous les échelons politiques en même temps. En ce sens, elle fait partie des mauvais élèves. Mais le système suisse est plus efficace que celui de ses homologues puisque les femmes sont majoritaires au gouvernement fédéral depuis 2010.

Après la naissance du droit de votes féminin, le monde doit encore se réveiller pour en faire respecter les autres droits

Il aura fallu près de 120 ans pour que les femmes du monde entier puisse faire entendre leur droit de parole politique mais, aujourd’hui, le droit de vote des femmes est une affaire mondiale. Depuis 2015, tous les pays du monde où le vote est pratiqué acceptent, sur le papier, le vote des hommes comme des femmes. Mais il n’en est clairement pas de même pour le respect de leurs autres droits. Viols, mutilations génitales, suppressions d’associations de protection,… : la route est encore longue pour que les femmes soient traitées sur un pied d’égalité. Le droit de vote est une première ouverture, la première dalle d’un long périple. Il est désormais temps que commence le voyage.

2 Replies to “Il y a 90 ans | Le Brésil, pionnier du droit de vote des femmes”

  1. Très lente évolution de l’égalité pour les femmes. Le chemin est encore fort long …. malheureusement.

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