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Entre 2011 et 2013, l’Anzhi Makhachkala a représenté un ovni de la planète football. Autant que son ascension, sa chute fulgurante a marqué les esprits. Une disparition qu’on ne parvient toujours pas expliquer. Sauf si on s’intéresse au Kremlin. Analyse.

15 mars 2013, St James’ Park. Malgré une prestation aboutie, l’Anzhi Makhachkala s’incline sur le terrain de Newcastle. La déception est grande, mais c’est la fierté qui domine. Pour sa première participation européenne, le club russe a atteint les 8èmes de finale de l’Europa League. Le « projet Anzhi », commencé seulement deux ans plus tôt, est en avance sur son programme. Cette fulgurance, inattendue, va durablement marquer l’Europe du football.

Si on parle aujourd’hui de l’Anzhi Makhachkala, tout fan de foot pense à la même chose : Samuel Eto’o brandissant fièrement un maillot jaune et vert avec comme légende « le joueur de football le mieux payé du monde ». Les adeptes de l’Europa League se rappèleront cette étonnante campagne 2013-2014 du Petit Poucet du Daghestan. Les suiveurs du championnat russe se souviendront de trois années improbables où un club habitué à la D2 a concouru pour le titre national avant de retomber dans l’anonymat. Une trajectoire impossible intrinsèquement liée à la politique, et dont la chute est intimement liée à Vladimir Poutine.

Le Daghestan, terreau d’une anomalie sportive

Au tournant des années 2010, le Daghestan connaît une période particulièrement intense de violences © Aleksandra Sheshenina – Flickr

La trajectoire de l’Anzhi s’insère dans un contexte social et politique particulier. La ville de Makhachkala se trouve au Daghestan, une République de la Fédération de Russie à la frontière avec la Géorgie. Quand on cherche des infos sur le Daghestan en 2011, on trouve ces mots clés « terrorisme », « groupe armé clandestin », « islam radical », « Poudrière du Caucase » et 110 attentats entre juin et novembre 2011. Autant dire que l’ambiance n’était pas au beau fixe dans la région à l’époque.

Depuis plusieurs années, le taux de criminalité montait en effet en flèche et la région cherchait un moyen de redorer son image tout en réduisant les tensions. Deux voies sont mises en oeuvre. La première s’emploie à mettre en avant les richesses naturelles du pays que sont les montagnes via des stations de ski. L’objectif est de ramener des touristes et de créer des emplois qui permettraient de réduire les tensions. La deuxième option vise à utiliser le sport comme vitrine et comme pacificateur social. Le 18 janvier 2011, Suleyman Kerimov, pur produit du Daghestan devenu milliardaire, rachète le club de l’Anzhi Makhachkala qui évolue alors en D2.

Le choix de Suleyman Kerimov à la tête du club n’est pas anodin. Fan invétéré de football, il avait déjà tenté de racheter le Spartak Moscou, l’AS Roma et Bari. Il avait même été tout proche de racheter le PSG avant que QSI ne mette la main sur le club. Le jour du rachat, il efface la dette de 130 millions d’euros du club et y investira près de 500 en 3 ans. À peine arrivé, il crée de nombreux clubs de sport pour enfants qui accueillent chacun près de 200 jeunes. C’est une immense source de fierté pour les habitants de la région : on commence à parler du Daghestan pour ses ambitions et ses projets plus que pour ses affrontements violents. À sa création, le « projet Anzhi » est assurément un projet social avant même d’être un projet sportif.

La politique comme rampe de lancement

Président du Daghestan en 2010, Magomedsalam Magomedov est l’instigateur du « projet Anzhi » © Max Avdeev – Flickr

L’arrivée au club d’un homme comme Kerimov n’est pas un hasard. Celui qui a proposé au milliardaire de reprendre l’Anzhi, c’est Magomedsalam Magomedov. Depuis 2010, il est le président de la République du Daghestan et c’est lui qui a initié le projet pour moderniser la région et « contrer la menace islamique » selon ses termes. Pour s’assurer le succès rapide de son entreprise, il a choisi l’homme le plus à même de mener un projet ambitieux en Russie.

Comme dans beaucoup de Républiques de la Fédération de Russie, Magomedov a été nommé par l’État central et est au service de la Russie. Dans son cas, c’est Dmitri Medvedev, président entre 2008 et 2012, qui l’a désigné. Au moment où Kerimov est choisi pour transformer le club de Makhachkala, Magomedov est également membre du Conseil de la Fédération de Russie sous Medvedev. Sans ce contexte politique, le « projet Anzhi » n’aurait jamais vu le jour.

Soutenu indirectement par Medvedev, Magomedov a ainsi repris l’Anzhi des mains d’Igor Yakovlev pour l’offrir à Kerimov. Et l’aventure commence. Le nouveau président du club fait rapidement venir German Tkachenko, un ami de longue date avec qui il avait mis sur pied un projet de rachat du Torpedo Moscou en compagnie de Roman Abramovich. Lorsque le plan de rachat tombe à l’eau, Abramovich achète Chelsea, Kerimov tente d’acheter la Roma et Tkachenko ouvre sa société de conseils pour devenir agent de joueur.

Un projet qui tient la route dès le débuts

Emmené par Samuel Eto’o, l’Anzhi réalise un parcours européen impressionnant © Anzhi Makhachkala

Outre sa fortune colossale, Kerimov met en place des méthodes et des mesures efficaces. À l’international, le club recrute de grands noms pour soigner son image. Au plan national, l’Anzhi se targue rapidement de lancer de jeunes Russes vers la sélection. De grands investissements sont également réalisés pour offrir un stade, un complexe d’entraînement et une professionnalisation du club au standing de grands clubs européens.

Dès la première saison, l’Anzhi attire successivement Roberto Carlos et Samuel Eto’o. Willian et Mbark Boussoufa rejoignent également le navire. Et le mariage opère plutôt bien. Le club est promu presqu’à la mi-saison. Et il ne connaît aucun moment de flottement. Pour son retour parmi l’élite, l’Anzhi est directement lancé vers les sommets du championnat russe. Guus Hiddink débarque sur le banc en même temps que Lassana Diarra pour tenter l’impossible.

À la fin de la saison, le club manque le titre de peu et se qualifie pour l’Europa League. Il atteint également la finale de la Coupe de Russie. Un an seulement après sa promotion, deux ans seulement après l’arrivée de Kerimov. Les débuts sont plus qu’encourageants et semblent s’articuler sur le long terme. Puis, tout d’un coup, changement de cap brutal en 2013. L’Anzhi atteindra les 8èmes de finale de l’Europa League pour sa première participation mais sa saison nationale est une catastrophe. Sans que personne ne comprenne pourquoi, le club commence à dépérir.

Des théories à foison mais peu de concret

Après avoir atteint des sommets en deux ans, Suleyman Kerimov fait brusquement machine arrière © Hlebushek

Les raisons qui ont été avancées dans la presse pour expliquer ce choc soudain sont diverses. Deux d’entre elles se sont principalement répandues. D’un côté, Kerimov aurait contracté de graves problèmes de santé. De l’autre, une chute assez brutale de sa fortune personnelle. En réalité, ces deux causes ne représentent rien de bien concret ni de suffisamment important et impactant pour expliquer un tel désengagement. Surtout si soudain.

En 2013, lorsque le projet fait marche arrière, il était en réalité presqu’impossible de trouver des pistes d’explication à ce changement si brusque de politique sportive. Personne n’avait d’infos, ou en tout cas personne ne voulait en donner. Neuf ans plus tard, il est toujours compliqué de se renseigner sur la trajectoire insolite de ce club au succès éphémère. Mais les gens commencent à parler.

Ce qu’on a su officiellement, c’est que les joueurs avaient été mis eu courant au printemps 2013 par Kerimov lui-même après un match contre Rostov. Dans une interview, Mbark Boussoufa a expliqué qu’il savait effectivement la raison mais qu’il ne pouvait pas la dire, que le contenu de la conversation devait rester priver. Une chose est sûre : les raisons évoquées à l’époque ne tiennent bel et bien pas la route.

Vladimir Poutine, le fossoyeur de l’Anzhi

© Alexei Druzhinin – AP

Avec le recul des années, l’élément le plus concret qui existe, c’est la presse russe qui en parle. Le changement de politique sportive aurait un lien direct avec le changement politique de la République du Daghestan. Début 2013, Magomedov démissionne en effet de son poste de président de la région. Quelques mois seulement avant le revirement de Kerimov.

Pour rappel, Magomedov avait été nommé en 2010 par Dmitri Medvedev, président de la Russie. Mais, entre temps, Vladimir Poutine a repris le pouvoir et décide d’envoyer Ramazan Abdoulatipov remplacer Magomedov. Comme l’Anzhi ne dispose dès lors plus du soutien politique qui a initié le projet, sa légitimité et sa stabilité ont été remises en cause. Et rapidement, de gros désaccords en matière de stratégie seraient intervenus entre ce que voulait Kerimov et ce que le pouvoir lui demandait.

L’hypothèse la plus probable, c’est que personne en Russie ne s’attendait à ce que Kerimov réussisse aussi bien ni aussi vite. En deux ans, il a réussi à placer un club russe sur la carte européenne, ce que seul le Zenit parvenait à faire régulièrement au tournant des années 2010. Au même moment, la majorité des clubs moscovites perdent de leur aura. Sur la scène européenne, la Russie de Poutine n’était ainsi plus représentée par un club de sa capitale mais par le club historique de St Petersbourg et un club « factice » d’une République musulmane aux tendances séparatistes. Et cela, Poutine ne le supportait pas. En retirant Magomedov de la présidence du Daghestan, il a tué la source et le soutien du « projet Anzhi » avant de le brider entièrement.

Vladimir Poutine et le football, une longue histoire de (dés-)amour © Sebastian EL-SAQQA/MaxPPP

L’année du changement de politique au Daghestan, l’année même de la prometteuse campagne en Europa League, tout part en vrille. Alors qu’il luttait pour le titre la saison précédente, l’Anzhi termine à la dernière place du championnat russe et est rétrogradé en deuxième division. Le club fera le yoyo entre D1 et D2 jusqu’en 2016, année où Kerimov revend finalement le club au local Osman Kadiev. Aujourd’hui, le club végète en 3ème division. Après avoir fait rêver toute une région pendant un peu moins de trois ans. Une gloire qu’il ne retrouvera sans doute jamais. Car le pouvoir s’y oppose désormais.

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