Temps de lecture : 11 minutes

Par delà les plaines polonaises, entre la nuit scandinave et le froid russe, le Royaume balte brille depuis toujours. Et si il a depuis laissé place à trois républiques, les temps durs et violents s’en sont allés pour de jours meilleurs. Au coeur des terres de l’Est, Vilnius resplendit à nouveau. Bienvenue dans la ville aux cent églises où la tolérance est une religion.

Complément de notre présentation de Vilnius dans notre trimestriel #0, cet article est en quelque sorte un guide de voyage préférentiel de la ville. Il s’articule comme un « programme » à suivre pour découvrir au mieux (avec le meilleur rendement) la capitale lituanienne. Il ne s’agit donc pas d’un format type « les 10 immanquables de Vilnius » ni d’une simple liste de monuments/activités que l’on peut retrouver sur place.

Ce guide s’étale théoriquement sur 4 jours mais ne représente pas une configuration figée. Il est construit sur des 3/4 de journées (départ en fin de matinée) et peut donc aisément être adapté en fonction du temps disponible : programmer des journées plus « sportives » pour un week-end passé sur place ou des demi-journées de visite en cas de séjour de cinq jours ou plus.

Jour 1 : À l’ouest – Soviétisme et promenades

Le nom de Lituaniens morts sous la torture entre 1940 et 1991 sont gravés sur les murs du Musée des victimes du génocide © Antoine Thirion – MAJ

Pour ce premier jour d’excursion, la Gediminas Avenue, axe horizontal qui traverse la capitale, sera le point de repère principal. Et même le point de départ de la plupart des visites qui s’étaleront d’est en ouest sur sa longueur. Nommée en hommage au fondateur de la ville, c’est l’une des plus anciennes artères de Vilnius. Large et sobre, elle a été drastiquement modifiée sous l’égide soviétique pour en épouser l’architecture typique.

Parc Lukiškės

En tirant vers l’ouest, le parc Lukiškės et ses alentours représentent la première halte sérieuse de la journée. Sur la gauche de la route, un édifice (ou plutôt sa façade) attire directement l’attention : le Musée des victimes du génocide. Ancienne prison du KGB, il a été reconverti pour témoigner des répressions subies par le peuple lituanien. Dans le sous-sol, les cellules et salles de torture ont été conservées dans leur état originel. Sur la façade, les noms des Vilnois tués entre 1940 et 1991 par le régime soviétique sont aujourd’hui sculptés sur chaque dalle.

De l’autre côté du parc, où les Vilnois se plaisent à piquer-niquer, se dresse l’église Saint-Jacques-et-Saint-Philippe. Construite au 16ème siècle, lorsque le catholicisme dépasse le paganisme en Lituanie, il s’agit de l’un des plus vieux édifices religieux de la capitale. Lorsque l’URSS s’empare du pays, le communisme d’État interdit la religion et l’église devient un dépôt de fruits et légumes puis d’accessoires de théâtre. Il faut attendre l’indépendance lituanienne pour qu’elle retrouve ses fonctions religieuses. Elle accueille aujourd’hui les réunions des Alcooliques Anonymes. À 13h et 19h15, on peut y entendre un concert de carillons.

Place de l’indépendance

En continuant plus à l’ouest, la Gediminas Avenue mène à la Place de l’indépendance, un regroupement de deux esplanades. Hérités de l’architecture soviétique, ces grands espaces vides ont été conservés et rendent aujourd’hui hommage à l’histoire de la Lituanie indépendante. Sur la première esplanade, une pyramide en acier représente l’évolution du territoire lituanien sur la carte de l’Europe (la période soviétique est volontairement omise). À ses côtés, la Bibliothèque nationale est un bijou culturel où l’on retrouve de nombreux livres, un studio d’enregistrement, un cinéma et un espace de travail pour les étudiants.

Le Parlement national (Seimas) a pris place entre les deux esplanades. Un clin d’oeil symbolique puisque c’est l’organe politique d’une Lituanie indépendante qui a élu domicile sur un espace entièrement façonné par l’ex-pouvoir soviétique. Sur la deuxième esplanade, le Mémorial du 13 janvier est une nouvelle ode à la souveraineté du pays. Il s’agit de restes des barricades montées le 13 janvier 1991 par la population pour faire face aux chars russes qui avaient envahi le territoire lituanien en réponse à la proclamation d’indépendance de la Lituanie. Il renferme une exposition et des objets d’époque.

Parc Žvėrynas et Vingis

Le pont Žvėrynas permet d’enjamber la Neris pour rejoindre le quartier du même nom. À l’entrée de celui-ci, l’église Notre-Dame du Signe est un édifice de style byzantin de 1908. Quartier calme, Žvėrynas est un assemblage de maisons toutes différentes et très colorées où la promenade est agréable. Il mène au parc éponyme qui abrite une plaine de jeux, la « grotte de la bête » et l’église Sainte-Catherine du martyr. En descendant sur la rive, il existe plusieurs chemins de randonnées le long de la Neris. De l’autre côté de la rivière, le parc Vingis est un superbe endroit pour se promener qui offre de magnifiques points de vue sur les alentours.

Encore plus à l’ouest, la tour de la télévision est un héritage soviétique indélébile. Accessible avec les bus 16 et 54 au sud du parc Vingis, elle est encore utilisée par la radio et télévision nationales et se transforme en sapin de Noël géant lors des fêtes. Elle dispose d’une plateforme en rotation à 165m de hauteur (accessible via un ascenseur) qui effectue un tour complet en une heure. Il est possible d’y manger mais le restaurant n’est pas terrible (préférez le Panama Food Garden dans le quartier Žvėrynas), à l’inverse de la vue. C’est le meilleur endroit pour admirer le coucher du soleil sur Vilnius. Aux pieds de la tour, les habitants du quartier viennent enterrer leurs animaux dans un touchant cimetière qui leur est dédié.

Bonus

Au sud de la Gediminas Avenue, le parc Tauro offre un panorama sur la zone depuis le sommet de la colline. Pour les amateurs d’histoire, la Green House (musée Gaon) renferme de nombreux récits et photos d’archives de l’histoire juive lituanienne lors de l’Holocauste. Pour les amateurs de bâtiments religieux, l’église Saint-Constantin-et-Saint-Michel est un édifice orthodoxe érigé en 1913 en hommage à la dynastie des Romanov. Pour les festifs et les fins gourmets, la Vilniaus Gatvė (rue), plus à l’est, est envahie par les bars et restaurants.

Jour 2 : Au sud-est – Holocauste et religion

L’église de Tous-les-saints et sa façade rose rococo, au sud de la Grand Place © Antoine Thirion – MAJ

Deuxième journée à Vilnius, il est l’heure de jauger la pertinence de son surnom, la ville aux cent églises. Après avoir découvert le rapport rancunier de Vilnius avec son passé soviétique, on s’intéresse à l’historique tolérance dont le pays a toujours fait preuve. Catholiques, Orthodoxes, Juifs, tous les Vilnois peuvent exprimer librement leur foi. En résulte une somme impressionnante de bâtiments religieux. Mais pas que.

Saint-Nicolas, oeuf et statue

À l’ouest de la Grand Place, l’église Saint-Nicolas de Vilnius est la plus emblématique de la capitale. Construite au 14ème siècle, alors que le catholicisme n’a pas encore été adopté, c’est le plus vieil édifice religieux de Lituanie. En 1957, une statue de Saint Christophe, saint patron de la ville, a été installée à l’insu du pouvoir communiste. L’église est située dans l’ancien ghetto juif, tout comme la statue de Zemach Shabad, un médecin qui a sauvé les enfants les plus pauvres du quartier.

Un peu plus au sud, l’imposante église de Tous-les-saints exhibe sa façade rose rococo. Mais le plus étonnant se trouve à l’intérieur avec une architecture et des décorations déroutantes. Elle fut reconvertie plusieurs mois en hôpital de campagne lors du passage de Napoléon lors de son avancée vers Moscou. Elle est « entourée » de deux oeuvres d’art : l’Oeuf de Pâques, au sud-ouest, qui marque l’entrée de la vieille-ville, et la statue du poète Taras Shevchenko, au sud-est, sur la place de l’Ukraine.

Porte de l’Aurore et Sainte Trinité

En suivant la Bazilijonų Gatvė vers l’est, il est impossible de louper la Porte de l’Aurore, l’un des symboles de Vilnius. Cette très imposante arche représentait la seule entrée possible dans la ville au 16ème siècle. Elle abrite une chapelle et une représentation de la Vierge Marie devant laquelle les Vilnois viennent se recueillir. Une fois la Porte passée, l’Aušros Vartų gatvė remonte vers le nord et un triptyque de grands édifices religieux.

Sur la droite, c’est l’église Sainte-Thérèse qui se présente en premier. Érigée au 17ème siècle, elle a connu plusieurs rénovations et emplois : école de filles, couvent puis foyer étudiant sous la période soviétique. Le coeur du maréchal Pilsudski y est conservé. Un peu plus haut sur la chaussée, l’église de la Trinité est le temple des populations polonaises et ukrainiennes de Vilnius. Sous l’égide soviétique, elle a été transformé en laboratoire de tests des armes. Dernier bâtiment d’importance du quartier, l’église orthodoxe du Saint-Esprit est l’un des rares édifices religieux à ne pas avoir été fermé sous l’URSS.

Héritages de la guerre

En tournant vers l’est, la Subačiaus Gatvė mène droit au bastion défensif de la ville de Vilnius. Entamé en 1503 pour contrer la menace tartare, le dispositif renforcé s’étendra sur 2,5km avec dix portes et cinq tours. Sa construction totale prendra 20 ans. Il ne reste plus aujourd’hui que le bastion central où de nombreuses expositions avec objets d’époque sont organisées. En face du bastion, le parc Kūdrų est un espace vert composé de trois étangs dont la butte offre un panorama sur l’est de Vilnius. Le temps d’une petite pause avant un dernier détour insolite pour bien terminer la journée.

Depuis le sud-est du parc Kūdrų, le bus 89 permet de rallier l’improbable cimetière sauvage de Rasų. Improvisé en flancs de colline, il dispose d’une partie « cadrée » mais la majorité des tombes ont poussé ça et là. Il est majoritairement composé des sépultures de soldats napoléoniens, allemands et soviétiques éparpillées un peu partout, là où il restait de la place. Par cette composition particulière, il témoigne des grands mouvements militaires qui ont émaillé la région et apparaît aujourd’hui comme un témoin du passé.

Bonus

Très proche de la vieille-ville, l’église Saint-Nicolas est un point de départ pour approfondir le plaisir ou varier l’expérience. À l’ouest de l’édifice, on retrouve un monastère franciscain et l’église de l’Assomption. Au nord-est, place à davantage de légèreté avec le Musée des illusions où il est possible de participer à certaines œuvres.

Jour 3 : Au centre-nord – Histoire et université

Dédiée à Jean-Paul II, la Cathédrale de Vilnius est le plus grand édifice religieux du pays © Antoine Thirion – MAJ

Troisième partie de séjour dans la capitale lituanienne. Après l’héritage soviétique et la diversité religieuse, place à la grande histoire du Grand-duché de Lituanie. Car derrière son statut actuel de petit pays balte, la Lituanie fut, pendant près de deux siècles, le plus grand pays européen. Aujourd’hui, malgré l’éclatement de son territoire d’époque, Vilnius a gardé les traces de ce passé glorieux.

Musée et université

Au nord de la Grand-Place, la Didžioji Gatvė ouvre la porte du Musée national d’art. Gratuit le dernier dimanche du mois hors-saison, il promet une plongée dans le diversifié monde artistique lituanien du 14ème siècle à nos jours. En remontant la Pilies Gatvė, un petit crochet vers la droite mène à la rue de la littérature (Literatų Gatvė) où sont placardés les écrivains et poètes qui ont mentionné la Lituanie dans leurs écrits. Plus haut sur Pilies, la Maison des signataires est un pan historique du pays : c’est dans ce bâtiment que les différentes indépendances ont été signées.

De l’autre côté de la route s’élève l’université de Vilnius, l’une des plus importantes d’Europe de l’est. Véritable lieu de vie, elle est truffée de cours et de jardins cachés. La magnifique église Saint-Jean-Baptiste-et-Saint-Jean-l’Évangéliste fait partie de l’université qui en gère l’entretien. Tout comme la Tour qui offre un panorama unique des toits de la ville. Petit jeu avant de quitter la zone : trouver la statue de l’allumeur de réverbères aux alentours de l’université.

Cathédrale et Tour de Gediminas

Au bout de l’emblématique Pilies Gatvė, la place de la Cathédrale est un lieu de rendez-vous des Vilnois. Comme son nom l’indique, elle accueille le plus grand édifice religieux de la ville et de l’ensemble du pays, aujourd’hui dédiée au pape Jean-Paul II. Ses cryptes visitables contiennent les tombes d’anciens rois de Lituanie. Son beffroi, séparé du reste du bâtiment, offre une vue imprenable sur la Gediminas Avenue et l’ensemble de la place.

Derrière la cathédrale, la Tour de Gediminas domine tout le quartier du haut de son tumulus. Ancienne forteresse défensive de la ville, ses ruines ont été reconverties en musée. On y trouve de nombreuses armes médiévales utilisées pour la défense de la ville. Au pied de la colline se dressent le Musée national dédié à la riche histoire lituanienne et le monument au Roi Mindaugas. Au nord, les arches du pont Mindaugas mènent à la « nouvelle ville » dominée par les buildings.

Bonus

Derrière l’université, l’imposant Palais présidentiel est visitable les week-ends (visite guidée en anglais le dimanche). Besoin de détente? À l’ouest de la Cathédrale, la Gediminas Avenue abrite le Kačių Kavinė, un bar à chats à l’ambiance chaleureuse. Au nord de la Neris, le Palais Raduszkiewicz est un magnifique héritage caché parmi les gratte-ciels. Dans la « nouvelle ville », on retrouve également le Musée de l’Énergie et de la Technologie et un planétarium.

Jour 4 : Au centre-est – Grand Place et République d’Užupis

La frontière est déjà absurde, bienvenue à Užupis © Antoine Thirion – MAJ

Pour la dernière journée à Vilnius, il est temps de se plonger entièrement dans l’ambiance décalée de la capitale lituanienne. Cap sur Užupis, le quartier d’artistes devenu République autonome. Au programme : street art, absurdité, sirène et passeport. Mais le premier arrêt sera pour le shopping et quelques déambulations supplémentaires.

Grand Place, shopping et temple légendaire

Comme souvent à Vilnius, tout commence par la Grand Place. Chargée d’histoire et de symboles, on y retrouve l’Ancien Hôtel de Ville, le compas et la fontaine (ex-puits) de Vilnius, l’église Saint-Casimir et le mémorial du ghetto de Vilnius. C’est le centre névralgique de la capitale lituanienne. La « Déclaration d’Amitié et d’Entraide américano-lituanienne » y a été signée. En quittant la Grand Place, la friperie Humana est un indispensable pour s’habiller comme un Vilnois, et à petit prix.

Au nord de la Grand-Place, c’est un nouveau carrefour religieux qui s’offre aux passants. D’un côté, la haute église Notre-Dame de Consolation. De l’autre, la « synagonale » église Sainte-Parascève Martyre de Vilnius. Entre les deux, la Sainte église de la Transfiguration renferme des restes de Nicolas le merveilleux. Arrêt insolite : entre deux arbres, une pierre en granit marque l’emplacement du temple de Ragutis. C’est le dernier vestige de cet ancien site dédié au dieu païen de la bière.

Užupis, une parenthèse enchantée

À l’est de la Grand Place, la Vilnia sépare le centre-ville du quartier particulier d’Užupis que l’on rejoint en traversant le pont du même nom. Ancienne banlieue mal fréquentée sous l’URSS, Užupis a été réinvesti par des artistes qui y ont implanté une mentalité particulière. Le 1er avril 1998, le quartier est devenu une micronation reconnue par l’État lituanien. Première étape de la visite : la librairie Keistoteka pour faire apposer le cachet d’Užupis sur son passeport. Le suivant, le restaurant Užupio kavinė pour découvrir les spécialités locales.

L’estomac rempli, il est temps de se laisser porter à la découverte d’Užupis et de son absurdité. La rue de la Constitution, l’Ange d’Užupis et la statue du « chat d’Užupis » sont autant d’exemples de l’état d’esprit particulier qui émane de cette micronation. En s’enfonçant dans les ruelles, le chemin mène au paisible cimetière des Bernardins gardé par les chats. Sur l’autre colline trône le tombeau de Gediminas. Mais peu importe le programme, Užupis se visite en flânant et en prenant son temps.

Bonus

Sur la Grand-Place, la maison-musée de Kazys Varnelis expose des peintures plus psychédéliques les unes que les autres. Au nord-ouest de la même place, le très floral Augustas & Barbora love story café vaut le détour pour s’arrêter boire un verre. En sortie d’Užupis, une petite promenade au nord mène au Jardin des Bernardins et sa fontaine musicale, à l’Académie des Arts et aux églises Sainte-Anne et Saint-François-d’Assise. En longeant la Vilnia depuis Užupis, il est possible d’atteindre le monument « Trois Croix » qui offre un panorama exceptionnel sur la ville avant de rejoindre Vilnius par un petit pont.

Aussi festive soit-elle, jamais la visite de Vilnius n’accouche d’une gueule de bois, seulement de bons souvenirs © Antoine Thirion – MAJ

Voilà, ce séjour dans l’étonnante ville de Vilnius touche à sa fin. Loin des clichés de l’est, la capitale lituanienne est une ville qui bouge et très portée sur la modernité sociale. Il y règne une ambiance de liberté où il fait bon vivre. Piétonne, animée mais pas bondée, festive, la ville aux cent églises est une parfaite parenthèse dans le quotidien stressant de nos pays occidentaux. Elle saura à coup sûr charmer les visiteurs de quelques jours qui y trouveront beauté, mystères et repos. Certes, Vilnius n’est pas la plus prisée, mais elle restera toujours dans le cœur de ceux qui y auront posé leurs valises.

Laisser un commentaire