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Le 23 mars 1982, Efraín Ríos Montt prend le pouvoir au Guatemala à la suite d’un coup d’État. Son mandat est l’une des nombreuses pierres des 36 ans de guerre civile que connaîtra le pays mais il s’en érigera comme la parenthèse la plus sanglante. Retour sur l’une des pages les plus sombres de l’histoire du pays.

10 mai 2013, Guatemala. C’est un jour historique dans la capitale de ce pays située au coeur de l’Amérique centrale. José Efraín Ríos Montt, président entre 1982 et 1983, est condamné à 50 ans de prison pour « génocide » et 30 ans pour « crime contre l’humanité ». C’est la première fois qu’un président guatémaltèque est condamné pour ces chefs d’accusation. Il était, en partie, poursuivi pour le massacre de 1771 Indiens de l’ethnie ixil. En 16 mois au pouvoir, il avait instauré l’une des dictatures les plus violentes du continent.

La guerre civile en toile de fond

Pendant près de 36 ans, une profonde guerre civile va déchirer le Guatemala © Bettmann

En 1954, Carlos Castillo Armas, massivement soutenu par les États-Unis, accède à la présidence du Guatemala et impose un régime autoritaire. Il est assassiné trois ans plus tard. Des sous-officiers tentent alors de se soulever mais se retranchent finalement dans les forêts et fondent des guérillas d’extrême-gauche. En 1960, une guerre civile éclate au pays entre le gouvernement « de droite » et ces guérillas « proches de Cuba ». Jusqu’aux années ’80, de nombreux gouvernements militaires ne cessent de se succéder.

Né en 1926, Ríos Montt mène de son côté une carrière de militaire et de diplomate. Il rejoint la police militaire à 18 ans, et l’armée deux ans plus tard. Promu chef de l’état-major, il migre finalement aux États-Unis où il embrasse un rôle d’ambassadeur du Guatemala. Après avoir échoué à l’élection présidentielle guatémaltèque de 1974, Ríos Montt est envoyé en Espagne jusqu’en 1977 comme attaché militaire. Lors de son séjour, il est soupçonné d’avoir accepté des centaines de milliers de dollars en pots-de-vin.

Des haricots et des fusils

40 ans après la dictature de Ríos Montt, le Guatemala demande toujours réparation pour le génocide © Jhonatan F. Gomez

Ríos Montt rentre au pays en 1982, année où le général Anibal Guevara remporte l’élection présidentielle. Mais les opposants dénoncent une fraude organisée. Le 23 mars, Ríos Montt organise (sans y participer) un coup d’État avec deux compagnons d’armée. Le pouvoir se compose alors d’une junte à trois têtes. En juin, Ríos Montt évince ses deux comparses pour s’emparer seul du pays.

Dans un premier temps, les États-Unis soutiennent le nouveau régime. Ils voient en lui un dirigeant susceptible d’éliminer la guérilla communiste. Comme durant toute la seconde moitié du 20ème siècle, l’Oncle Sam soutient les dictatures au nom de l’anti-communisme. Il est félicité par Ronald Reagan pour sa « lutte contre la corruption et l’instabilité politique ». Le président américain lève même l’embargo sur les armes mis en place par l’administration précédente. Mais tout le monde déchante rapidement. Ríos Montt impose l’état d’urgence, dissout le Congrès et suspend la Constitution.

Et si la corruption dans la fonction publique diminue bel et bien, à l’inverse, les violations des droits de l’homme ont atteint leur paroxysme. Le dictateur part à la chasse de certaines communautés indiennes : les Indiens qui le soutenaient recevaient de la nourriture, ceux qui soutenaient la guérilla se faisaient fusiller. C’est la politique des haricots et des fusils. Des dizaines de milliers de personnes sont ainsi assassinées, des milliers déplacées et des villages rasés.

Une longue immunité malgré la chute

Malgré une première condamnation, Efraín Ríos Montt s’en est toujours sorti © Prensa Libre Guatemala

Fervent religieux, Ríos Montt affirme après son coup d’État avoir été choisi par Dieu. Selon lui, tout « bon chrétien » avance d’ailleurs « muni d’une Bible et d’une mitraillette. » Mais le dictateur ne fera pas long feu : le 8 août 1983, il est renversé par un coup d’État organisé par son ministre de la Défense. Les États-Unis sont une nouvelle fois impliqués. L’ex-président reste toutefois actif sur la scène politique. Il fonde le Front républicain en 1989 et tente de se présenter aux élections présidentielles de 1990 et 1994. Il en est empêché par une loi interdisant aux participants de coup d’État d’accéder à la plus haute fonction du pays.

Président de la Chambre et du Congrès, il terminera à la 3ème place de la présidentielle de 2003, malgré l’interdiction de se présenter. Les choses ne se gâtent finalement pour lui que lorsqu’il prend sa retraite en 2012 et perd son immunité parlementaire. Trente ans après le début de sa dictature, il est assigné à résidence et doit passer devant les tribunaux. La procédure judiciaire, bloquée depuis 1999, avait été lancée par Rigoberta Menchú, indigène guatémaltèque Prix Nobel de la Paix en 1992.

Lors de sa confrontation avec la justice en 2013, il nie les faits, dénonce un « show politique » et affirme qu’il n’a jamais ordonné de massacres. Plus d’une centaine de victimes témoignent pourtant : viols collectifs, enfants égorgés ou jetés dans les rivières, brûlés vivants, oreilles et langues coupées, coeurs arrachés. Soit une idée plus concrète et horrifique des monstruosités commises lors de son mandat. Condamné à 80 ans de prison, un recours est ouvert, déclarant que Ríos Montt souffre de démence. Il décède en avril 2018 alors que la procédure est toujours en cours.

Efraín Ríos Montt (au centre) lors de sa prise de pouvoir © Prensa Libre Guatemala

La guerre civile guatémaltèque durera 30 ans et coûtera la vie à près de 200.000 personnes. Plus d’un dixième d’entre elles furent prises lors du seul mandat de Ríos Montt, en seize mois seulement. Et si l’ex-président a finalement été traduit en justice, l’impunité règne encore en maître dans un pays où les élites politiques et économiques et les anciens militaires se protègent mutuellement. L’assassinat de l’évêque Juan Gerardi (auteur d’un voluminueux rapport sur les crimes perpétrés durant le conflit) en 1998 et de l’avocat Rodrigo Rosenberg en 2009 en sont les principaux témoins. 26 ans après la fin de la guerre civile, le Guatemala n’a toujours pas fait son devoir de mémoire et la fracture sociale ne s’est toujours pas refermée.

One Reply to “Il y a 40 ans | Efraín Ríos Montt met le Guatemala à feu et à sang”

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