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11 ans après avoir interdit la double nationalité à ses ressortissants, la Slovaquie a remis le débat sur la table. Prise pour contrer l’influence hongroise au pays, cette loi a révélé des effets négatifs importants. L’occasion de revenir sur des questions d’identité bien trop peu discutées chez nous malgré leur importance capitale.

Le principe de double nationalité, c’est la possibilité de conserver sa nationalité première tout en contractant, en plus, la nationalité du pays dans lequel on s’est installé. Cela signifie qu’un binational dispose de ses droits citoyens dans deux pays en même temps. Dans un contexte d’immigration massive, c’est une réalité de plus en plus courante. Dans la majorité des cas, elle s’obtient par le lieu de naissance ou la nationalité des parents mais certains pays la délivrent également à leurs résidents de longue date (généralement entre 3 et 8 ans). C’est le cas de la Slovaquie depuis l’instauration de cette mesure par l’Empereur austro-hongrois François-Joseph. Du moins c’était le cas.

En 2010, la double nationalité pour les ressortissants est interdite par le gouvernement slovaque, par peur d’une attaque à la souveraineté nationale. En cause, la décision du Premier ministre hongrois Viktor Orbàn d’accorder la double nationalité hongroise à ses ressortissants du monde entier. Des minorités principalement établies en Roumanie, Serbie, Ukraine et Slovaquie (500.000 personnes). Autant de pays qui s’insurgent directement (hormis la Roumanie qui dispose de la même politique) : en Slovaquie, c’est 10% de la population qui se retrouve désormais susceptible de retourner vivre en Hongrie en « réactivant » la nationalité de ses origines. Le pays ne peut pas prendre ce risque.

Petites provocations entre voisins

Edvard Benes
Edvard Beneš, Président tchécoslovaque, signe les « décrets de Beneš », le 5 mars 1946. Les plus connus ordonnent l’expropriation et l’expatriation des Hongrois de Slovaquie et des Allemands des Sudètes ©Wikipédia

Conséquence de plusieurs décennies de communisme et de Rideau de fer, le sentiment d’appartenance est très fort en Slovaquie. Par extension, la rancoeur envers le voisin hongrois, dirigeant de la région du temps de l’Autriche-Hongrie, l’est tout autant. De l’autre côté de la frontière, les Magyars n’ont pas digéré la perte des 3/4 des territoires de la Grande Hongrie (dont la Slovaquie actuelle) après la Seconde guerre mondiale.

Problème, l’instauration de la double nationalité par Viktor Orbán contrecarre en quelque sorte ces décrets et lDécidée lors des décrets de Beneš, cette frontière entre Hongrie et Tchécoslovaquie dérange encore le pays de Viktor Orbàn. D’autant plus que le divorce de velours entre République tchèque et Slovaquie n’a pas modifié ce tracé territorial. Aujourd’hui, les Slovaques aiment agiter ces accords sous le nez de leur voisin et les ont même fait reconnaître à nouveau par le Parlement. Histoire d’appuyer où cela fait mal.

Mais l’instauration de la double nationalité hongroise par Viktor Orbàn change tout. En accordant la nationalité hongroise à sa diaspora, le Premier ministre magyar ramène un peu de son pays sur un territoire slovaque qui ne lui appartient officiellement plus. Désormais, il existe donc bel et bien des Hongrois en Slovaquie. Mais cette dernière ne se laisse pas faire : en retour, elle supprime la double nationalité sur son territoire, procède à des arrestations de militants hongrois d’extrême-droite, pointe du doigt le problème linguistique de la minorité hongroise et refuse de laisser Orbàn pénétrer sur le territoire. Concrètement, les offenses entre les deux « ennemis » sont monnaie courante.

Pousser les bons éléments vers la sortie

Carte de la Tchécoslovaquie
Carte de la Tchécoslovaquie ©Larousse

Pensée en réaction à la position hongroise, la suppression de la double nationalité slovaque fut unanime. Mais cette décision prise sur un coup de tête était-elle la bonne? Certes, cette mesure protège la souveraineté du Tigre des Tartas sur son territoire et les Hongrois de Slovaquie ont perdu l’éphémère « pouvoir » qu’ils venaient d’acquérir. Mais cette mesure nuit, à l’inverse, aux Slovaques expatriés et naturalisés. Concrètement, ces citoyens ont dû choisir entre leurs deux nationalités : conserver celle d’origine (slovaque) ou l’abandonner pour celle de leur pays « d’accueil ».

Et cette problématique concerne beaucoup de monde. La diaspora slovaque est l’une des plus importantes par habitant au monde (1,8 million contre 5,5 millions de Slovaques « territoriaux »), juste derrière l’Irlande. Une émigration marquée par plusieurs vagues importantes au 19ème puis au 20ème siècle (pour fuir le fascisme puis l’occupation soviétique). Suite à l’adhésion du pays à l’Union européenne, de nombreux Slovaques ont également migré pour étudier et travailler à l’étranger, principalement en République tchèque. C’est donc une véritable « fuite des talents » que connaît aujourd’hui le Tigre des Tartas, des talents qui ne sont dès lors même plus Slovaques.

Face à cette situation ambiguë, le pays a décidé de remettre en question cette décision hâtive. Au printemps 2021, la population a été sondée sur la question mais aucune tendance n’a pu être dégagée tant le « oui » et le « non » se partageaient. En mai, le Parlement s’est finalement prononcé « contre une modification de la loi » (mais pas « pour le refus de binationalité ») : la double nationalité est donc toujours interdite en Slovaquie. Mais outre la rigidité législative, la question reste dans les têtes et le débat citoyen est toujours d’actualité.

Et ailleurs dans le monde?

Carte pays double nationalité
Carte des pays interdisant, tolérant ou acceptant la double nationalité ©Asienews

Outre la Slovaquie, ils sont une soixantaine de pays dans le monde à interdire la binationalité. Parmi eux, l’Autriche, la Chine, les États-Unis, le Japon, les Pays-Bas et la Russie. On note toutefois plusieurs cas particuliers. En Espagne, les ressortissants d’Amérique du Sud, d’Andorre, de Guinée équatoriale, des Philippines et du Portugal peuvent garder leur nationalité initiale. En Norvège, elle est autorisée si l’un des parents est « étranger » ou si l’époux/épouse provient d’un pays qui l’accepte. Pareil pour l’Inde, l’Islande et la Nouvelle-Zélande. En Estonie, elle est interdite par la loi mais un citoyen possédant déjà la double nationalité ne peut en être déchut. Elle est donc acceptée dans les faits.

À l’inverse, de nombreux pays autorisent pleinement la double nationalité. Certains depuis longtemps, d’autres depuis peu. On y retrouve notamment : le Canada, le Costa Rica, l’Égypte, la France, l’Italie, le Portugal, la Turquie,… En Belgique, tout est, comme toujours, complexe : elle n’est autorisée que depuis 2008 et seulement si elle l’est également dans le pays « d’origine ». Un Slovaque qui demande la nationalité belge deviendrait donc uniquement Belge puisque la Slovaquie refuse la binationalité.

Le cas de la Slovaquie est particulièrement intéressant. Non content d’avoir tranché une première fois, le Tigre des Tartas s’est remis en question pour répondre à un contexte mondial de multiculturalité. Et si le Parlement a finalement décidé de ne pas décider, le débat public a été généré et continue d’alimenter les esprits. En Slovaquie, l’isolement causé par le Rideau de fer rend mal à l’aise l’idée que des citoyens slovaques puissent partager une autre nationalité. Mais chez nous, personne ne s’est posé la question (et le monde politique a décidé seul). Pourtant, elle est devenue plus qu’essentielle dans notre « monde mondialisé ».

Cet article, c’est donc peut-être l’occasion d’enfin s’y intéresser, et de se faire chacun son avis : Dans quelles mesures peut-on être Belge et Britannique? Peut-on (toujours) être un citoyen loyal envers la Belgique et l’Allemagne en même temps? La citoyenneté et l’appartenance à une nation s’applique-t-elle uniquement lorsque l’on vit sur le territoire? Ne peut-on être Belge que si l’on réside physiquement sur place? Autant de questions d’identité importantes à se poser. Alors, c’est toujours aussi simple de répondre « pour » ou « contre »? Et la position belge (prise par le monde politique) reflète-t-elle vraiment les sensibilités de la population?

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