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Le 6 avril 1992, la guerre de Bosnie éclate après le bombardement de Sarajevo par les forces serbes, c’est la fin définitive de la Yougoslavie. Si la région est aujourd’hui considérée comme violente et instable, elle a pourtant représenté pendant plusieurs décennies le principal contre-pouvoir de la guerre froide. Retour sur l’importance mondiale de la Yougoslavie et son rôle de troisième bloc politique.

Historiquement, l’origine de la Yougoslavie remonte à la Révolution française qui, par d’innombrables ricochets, fait remonter le sentiment d’appartenance de peuples disséminés dans les grands pays d’Europe centrale du 19ème siècle. Mais la réelle genèse yougoslave date de l’année 1915, en pleine Première guerre mondiale. Le 26 avril, les Alliés signent le Pacte de Londres : en échange de l’entrée en guerre de l’Italie, la Botte se voit offrir les régions d’Istrie et de Dalmatie (en Croatie actuelle). En réponse, le Comité yougoslave est formé quatre jours plus tard pour « représenter les Slaves du sud et leur offrir le territoire qui leur appartient ».

Le 20 juillet 1917, la Serbie se rallie au Comité yougoslave pour la création prochaine du Royaume des Serbes, Croates et Slovènes. Celui-ci voit le jour le 1er décembre 1918 avant d’être rebaptisé Royaume de Yougoslavie en 1929 sous la dictature d’Alexandre Ier. Neutre au début du Second conflit mondial, le pays est envahi par l’Allemagne nazie le 6 avril 1941 et disparaît. Après la guerre, il revoit le jour sous la dénomination de République fédérative populaire de Yougoslavie. Cette renaissance transforme la portée yougoslave.

Ex-Royaume autocentré, la République ne cesse de se développer dans la seconde moitié des années ’40. Une montée en grade qui inquiète l’URSS qui ne veut pas perdre la main sur le monde communiste. À partir des années ’50, le divorce est prononcé et la Yougoslavie surprend encore. Au lieu de s’effondrer, elle ne cesse de s’émanciper, refuse la dualité de la guerre froide et s’érige comme le leader des Non-Alignés, un mouvement qui s’articule comme un troisième bloc de pouvoir (ni l’Est ni l’Ouest). Retour sur l’histoire d’un Petit Poucet devenu grand.

Seconde guerre mondiale et jeune République

Les Partisans du maréchal Tito (ici aux côtés du lieutenant Constantin Popovic) ont libéré la Yougoslavie de l’Allemagne nazie

Alors qu’il s’était déclaré neutre, le Royaume de Yougoslavie vit l’invasion allemande et italienne d’avril 1941 comme une humiliation. Rapidement, des mouvements de résistance s’organisent. Deux en particulier. D’un côté, les Tchetniks serbes restés fidèles au gouvernement royal en exil à Londres. De l’autre, les Partisans (principalement croates et slovènes) communistes du maréchal Tito. Ce sont ces derniers qui marquent particulièrement les esprits en libérant nombre de territoires occupés. Anti-exactions, ils deviennent très vite très populaires.

Fin 1944, le territoire yougoslave est à nouveau libre. La région doit son salut à l’unité des différentes forces résistantes de son territoire qui se sont soutenues. Comme en 1915 pour contrer l’expansionnisme italien, Croates, Serbes et Slovènes se sont entraidés. Et ils ont repoussé les Allemands seuls, la Yougoslavie étant l’une des seules régions de l’est-européen à n’avoir reçu qu’une très faible aide de l’Armée rouge soviétique. Un détail qui va empoisonner les futures relations. La Yougoslavie s’est sauvée toute seule, elle veut maintenant continuer son unification.

La victoire militaire du maréchal Tito lui offre d’excellentes dispositions politiques. Son projet d’unifier la Yougoslavie autour d’un État fédéral regroupant toutes les nationalités séduit. En novembre 1945, le Parti communiste remporte les élections et Tito accède à la tête de la République fédérative populaire de Yougoslavie. L’espoir et les projets d’un Grand État des Slaves du sud n’ont jamais été aussi grands. Mais à l’est, Joseph Staline n’est pas content.

Tito-Staline, une incessante montée des tensions

Contrairement aux autres dirigeants communistes européens, Tito s’est opposé à Staline © Courrier des Balkans

L’absence d’aide de la part de l’Armée rouge dans la libération du territoire pousse la Yougoslavie titiste à ne pas se subordonner aux Soviétiques. Mais si elle est la seule du Bloc de l’Est à ne pas se placer sous sa coupe, les échanges avec l’URSS sont, dans un premier temps, nombreux. Dans les premières années d’après-guerre, une étroite coopération économique et des sociétés mixtes soviéto-yougoslaves sont mises en place. Sans cela, la République aurait eu bien plus de mal à se relever.

Des conseillers soviétiques sont alors envoyés dans les Balkans mais ils ne parviennent pas à ramener Tito dans le rang de l’URSS. Le maréchal privilégie une gestion horizontale des rapports politiques selon un principe de coopération et pas de hiérarchie. Il développe également rapidement le projet de Fédération balkanique visant à regrouper l’ensemble des régimes communistes des Balkans, en incluant la Bulgarie et l’Albanie dans la Yougoslavie. Mais Staline considère cette association comme un danger, surtout que la popularité de Tito au sein du monde communiste ne cesse de grimper.

En 1947, les pays communistes d’Europe lancent le Kominform. L’objectif officiel est de partager une politique commune à tous les membres, pour avancer dans la même direction et se soutenir mutuellement. Officieusement, cela permet à Staline de décider pour tous ses partenaires, et de dénigrer Tito auprès des autres dirigeants. Car les relations entre les deux chefs d’État sont désormais ouvertement conflictuelles. D’autant plus depuis que Tito a placé des troupes yougoslaves en Albanie lors de la guerre civile grecque pour apporter son soutien, le tout sans en avertir l’URSS.

Séparation et schisme yougoslave

Outre la célèbre Yugo, la Yougoslavie a développé de nombreuses spécificités

Au tournant 1948, la rupture n’a jamais été aussi proche. Staline déclare qu’il lui suffit de « lever le petit doigt pour écraser Tito » mais le régime yougoslave continue de refuser de se soumettre. En Yougoslavie justement, les sociétés mixtes soviéto-yougoslaves sont ouvertement remises en cause par le régime et certaines d’entre elles sont caillassées par la population. Le 29 janvier, l’URSS condamne le projet de fédération balkanique de Tito. Entre mars et avril, le Parti communiste yougoslave (PCY) refuse de renoncer à son autorité malgré plusieurs pressions soviétiques.

Le 4 mai, l’URSS accuse les Partisans d’oublier qu’ils doivent leur salut à l’Armée rouge. Dix jours plus tard, le PCY rabroue vertement la révision historique soviétique et Tito refuse d’assister au congrès du Kominform du 28 juin. La Yougoslavie est exclue par les autres partis communistes et accusée de « dérive nationaliste » tandis que l’URSS annule le traité d’alliance soviéto-yougoslave. Staline appelle enfin le peuple yougoslave à renverser « l’usurpateur Tito ».

Contre toutes les prévisions, le maréchal n’est pas renversé et les nombreuses tentatives d’assassinat commanditées par le pouvoir soviétique échouent. En réponse, de gigantesques purges sont organisées contre les sympathisants de Staline sur le territoire yougoslave. Les autres pays communistes prétextent la rupture entre l’URSS et la Yougoslavie pour liquider les Yougoslaves présents chez eux, ou leurs rivaux qu’ils font accuser à tort. C’en est trop pour Tito qui transforme l’île de Goli Otok en camp de concentration pour tout affilié à « l’autre communisme ». Plusieurs centaines de milliers de personnes y seront torturées, une partie d’entre elles n’en reviendra jamais.

Autre communisme et Mouvement des non-alignés

Avec l’Égypte de Nasser et l’Inde de Nehru, la Yougoslavie s’est érigée comme le leader des Non-Alignés © Bettmann/CORBIS – Flickr

La rupture politique entre Tito et Staline, entre l’URSS et la Yougoslavie, est plus profond et structurel que quelques désaccords : ce sont deux conceptions différentes de la politique et du communisme qui se confrontent. L’isolement de la Yougoslavie au sein du monde communiste pousse Tito à choisir une politique de neutralité internationale, et à améliorer ses rapports avec les pays occidentaux. Parallèlement à cela, le régime devient moins répressif, l’économie s’ouvre et se dirige vers l’économie de marché et l’expression artistique jouit d’une assez grande liberté.

URSS et Yougoslavie sont également diamétralement opposées concernant la gestion du pouvoir. Tito préconise un principe de gestion verticale (et non pas horizontale) pour plus de liens avec la population et reconnaît les différents États composant la Yougoslavie. Des positions inconcevables pour Staline, et les Soviétiques de manière générale. Le schisme yougoslave se caractérise donc par une différence presque idéologique, une opposition entre le communisme dynamique de la Yougoslavie et le communisme théorique de l’URSS.

La position de Tito l’amène également à nouer de nouvelles alliances avec les autres pays qui affichent leur neutralité durant la guerre froide, donnant naissance au Mouvement des non-alignés. Fondé par Tito, le premier ministre indien Jawaharlal Nehru et le président égyptien Gamal Abdel Nasser, le mouvement rejette la logique des affrontements entre les blocs de l’Ouest et de l’Est. L’idée est donc de créer une troisième voie politique (celle des pays qui refusent de s’aligner avec ou contre une grande puissance mondiale) mais aussi de faire la promotion de la coexistence pacifique.

Si ce mouvement n’est pas parvenu à devenir aussi puissant que les deux autres, il a toutefois apporté un certain prestige à la Yougoslavie et permis à de nombreux pays de grandir sans devoir jurer allégeance aux deux plus grandes puissances mondiales. En 1955, deux ans après la mort de Staline, les Soviétiques et la Yougoslavie finissent par se réconcilier. L’URSS reconnaît ses torts mais la Fédération titiste ne réintègre cependant pas le bloc de l’Est et décide de poursuivre sa propre expérience du communisme. Elle ne va pas non plus lâcher les non-alignés.

Communiste mais tourné vers l’Ouest, Tito a noué des relations avec plusieurs chefs d’État occidentaux

Contrairement aux autres pays communistes d’Europe, la Yougoslavie a su complètement s’émanciper de l’URSS. La Roumanie de Ceaușescu était, par exemple, entièrement inféodé au Kremlin : bien qu’elle ne faisait pas partie de l’Union soviétique, elle restait dépendante de ses volontés. Plus qu’une simple autonomie, la Yougoslavie a transformé un communisme pensé comme dogmatique en un communisme qui s’adaptait en fonction des spécificités. C’est ce schisme idéologique qui explique comment la Fédération a pu survivre hors des jupons soviétiques, en nouant des alliances inédites et ambitieuses.

Plus qu’une simple révolution des idées, le schisme yougoslave a porté, pour de nombreux pays, l’espoir de ne pas devoir choisir entre deux camps, l’espoir d’ouvrir une tierce voie. Si aujourd’hui le Mouvement des non-alignés ne pèse plus très lourd, son importance fut capitale pour la grande majorité de ses membres lors du siècle dernier. Et même dans le monde communiste, la réussite yougoslave n’est pas passée inaperçue : au milieu des années ’60, la rupture sino-soviétique marque une émancipation de la Chine de Mao qui n’aurait pas été possible sans « l’exemple yougoslave ». Aussi oublié soit-il, le schisme yougoslave n’en reste pas moins une parenthèse historique unique qui aura directement contribué à l’équilibre géopolitique du 20ème siècle. Pas mal pour une « Poudrière des Balkans ».

ALVARRO, Estelle Hittelet & Mina

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