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Exception communiste en Europe, la Yougoslavie s’est démarquée par une plus grande ouverture sur l’Ouest que la dogmatique Union soviétique. Parmi les éléments occidentaux qui ont irrigué la fédération, on retrouve la musique. Et le rock en particulier. Retour sur l’un des derniers bastions de Yougoslavie dans les Balkans.

Nous sommes en pleine guerre froide. Toute l’Europe de l’Est est occupée par la censure communiste. Toute? Non, une fédération peuplée d’irréductibles Yougoslaves résiste encore et toujours aux interdictions. Parce qu’en Yougoslavie, ce n’est pas pareil. Le cliché communiste veut que tout ce qui vient d’Occident est à bannir et se retrouve censuré. C’est vrai, sauf dans les Balkans où le régime titiste s’est émancipé comme un entre-deux des deux Blocs. Résultat, une grande partie de la culture occidentale s’est implantée dans la région.

Contrairement aux questions de nationalité, la culture yougoslave a toujours supplanté les différences entre les communautés de la fédération. Bosniaques, Croates, Monténégrins, Serbes ou Slovènes : tous partagent la même littérature, le même théâtre, le même cinéma. Mais surtout, la musique est un exutoire commun à tous. Et sans doute l’élément occidental qui va le plus déchaîner les Yougoslaves. À partir des années ’60, le twist, le rock, la new wave, le punk rock et le ska vont inonder les Balkans. Mais la guerre fratricide des années ’90 n’épargnera pas ce « refuge yougoslave » aujourd’hui disparu.

Bijelo Dugme, les Beatles yougoslaves

Surnommé « Les Beatles yougoslaves », le groupe Bijelo Dugme a donné une autre dimension au rock dans les Balkans

Au milieu des années ’70, les rythmes occidentaux ont déjà contaminé la musique des Balkans. Mais en 1974, le Bosnien Goran Bregović fonde Bijelo Dugme (Bouton blanc) et fait passer le rock yougoslave dans une autre dimension. Influencé par Black Sabbath et Led Zeppelin, le groupe sert un hard rock saupoudré de sonorités folkloriques de la région. Malgré un son accrocheur, Bijelo Dugme chante l’art bohémien du « bon vivre » yougoslave. C’est un immense carton.

En quelques années seulement, ils font passer le rock de musique underground à principal style musical des Balkans. En 1977, Bijelo Dugme organise un concert gratuit dans une forêt de Belgrade : le Woodstock yougoslave attire entre 70.000 et 100.000 spectateurs. La folie du rock s’empare de toute la Yougoslavie, et de toutes ses générations. À son apogée, Bijelo Dugme vend près d’un million et demi de disques et cassettes par mois, dans une fédération de 20 millions d’habitants.

Au tournant des années ’80, la new wave émerge en Yougoslavie et Bijelo Dugme s’immisce dans ce nouveau style moins agressif. En 1989, le groupe signe Djurdjevdan, une ballade nostalgique sur le jour de la fête nationale slave. Elle deviendra l’hymne officieux de la population yougoslave. Il faut dire que le morceau parle d’un amour perdu et de plus en plus impossible, à une époque où les poussées nationalistes commencent à sérieusement gangrener la fédération. Une portée d’autant plus grande venant d’un groupe composé des différentes minorités yougoslaves. Mais cela ne sera pas suffisant.

Punk et politique : la musique contestataire

Električni Orgazam, l’un des principaux groupes de rock contestataire yougoslave des années ’80

Le 4 mai 1980, coup de tonnerre en Yougoslavie. Tito décède à Ljubljana après quatre mois d’hospitalisation. La fédération entre dans une phase particulièrement suicidaire de succession. Au même moment, la Yougoslavie vit un ébranlement musical. Le contrôle qui existait quelque peu sur l’industrie disparaît (les politiciens s’en détournant au profit du nationalisme) et les libertés explosent plus que jamais. C’est le début de la Novi val, une nouvelle vague plus contestataire et engagée. Avec l’arrivée du punk, de la new wave et du rock progressif, cette période représentera d’ailleurs « l’âge d’or du rock yougoslave ».

La musique s’inscrit dans un contexte politique de plus en plus tendu. Le groupe punk slovène Pankrti verse dans la provocation avec des chansons toujours plus politisées. Une tendance encouragée par les autorités qui préfèrent que les revendications passent par la musique plutôt que dans les rues. Alors, tout le monde s’en donne à coeur joie. Idoli parodie la propagande soviétique dans son morceau Maljciki tandis que Paraf met en garde dans Javna kupatila (Les bains publics) : « Peuple joyeux, Tes rêves t’attendent, Mais gare à ce que vous dites, Dans les bains publics, il y a des caméras secrètes, Alors attention à ce que vous dites ». Dans sa chanson Krokodili dolaze, le groupe Elektricni Orgazam (Orgasme électrique) s’exclame quant à lui : « C’est la nuit, Je ne veux pas être seul, Car les crocodiles arrivent, Qui sont-ils?, D’où viennent-ils?, Pourquoi veulent-ils ma liberté? Vous et moi, les crocodiles ont tout mangé. »

Et la situation politique ne fait que se dégrader. La corruption explose, une crise économique fait rage et le nationalisme ne cesse de progresser, encore et toujours. Au Kosovo, les affrontements se multiplient entre communautés serbes et albanaises. En Slovénie, un désir d’émancipation flotte de plus en plus. En Croatie, la parole indépendantiste se libère. Historiquement unifié, le rock voit l’émergence de groupes nationalistes. En 1989, le groupe croate Prljavo Kazalište (Théâtre dégueulasse) donne un concert sur la place Ban Jelačić en plein Zagreb. Plus qu’un concert, c’est un moment patriotique pour une foule déchaînée qui agite frénétiquement le drapeau du pays. La Yougoslavie se disloque, sa culture musicale aussi.

La fracture politique entraîne la disparition musicale

Près de 100.000 personnes avaient assisté au « Woodstock yougoslave » mais cela n’a pas empêché le nationalisme de prendre le dessus © Ivan Vidakovic – Flickr

Si la mort de Tito entraîne la musique contestataire, « l’âge d’or du rock yougoslave » n’accouchera finalement que d’une disparition brutale. En 1986, Bijelo Dugme mettait déjà en garde contre les montées nationalistes avec la chanson Pljuni i zapjevaj moja Jugoslavijo (Crache et chante ma Yougoslavie) : « Ceux qui n’écouteront pas cette chanson connaîtront la tempête. » Mais le vent a déjà tourné. Le groupe se dissout et assiste, impuissant, à l’implosion d’une fédération dont ils chantaient l’amour depuis deux décennies.

En juillet 1991, Sarajevo accueille un concert regroupant des groupes serbes (Bajaga et Ekatarina Velika) et bosnien (Plavi Orkestar) qui jouent ensemble sur scène et lancent un ultime appel à la paix. Mais la Croatie est déjà le théâtre d’affrontements. Certains musiciens fuient à l’Ouest comme les leaders des groupes Azra et Disciplina Kičme (Colonne vertébrale disciplinaire), d’autres s’engouffrent dans le nationalisme comme Prljavo Kazalište ou Galija (Galère).

La guerre qui déchire la Yougoslavie atteint directement la scène musicale. Le groupe Zabranjeno Pusenje (Défense de fumer) se scinde en deux formations homonymes à Zagreb et Belgrade. C’est l’exemple même de la dissolution yougoslave : ils étaient deux copains qui ont grandi ensemble et que la guerre a séparé. Jugoton, le plus gros label de Yougoslavie, est nationalisé et devient Croatia Records. Les artistes non-croates y perdent leur contrat.

Avec la guerre, la musique se met en pause. À son retour, en même temps que la paix, elle a perdu le rock en route. Il a, depuis, bien repointé le bout de son nez mais il ne fait plus qu’acte de présence au sein de la scène musicale des Balkans actuels. Le peu de groupes serbes qui ont survécu ne vont même plus jouer dans les autres ex-territoires yougoslaves. La guerre a laissé trop de traces.

En 1977, on utilisait des jumelles pour voir le « Woodstock yougoslave ». Aujourd’hui, on utilise des jumelles pour retrouver la trace du rock yougoslave © Ivan Vidakovic – Flickr

Contrairement à l’Union soviétique, la Yougoslavie a toujours reconnu la souveraineté de ses minorités. Certes, cela a permis d’éviter les discriminations et de faire grandir les Républiques de la Fédération. Mais cela a aussi consisté en un frein important pour un partage de valeurs et références yougoslaves plus que nationales. Faute de politique, c’est la culture qui s’en est chargée. Et grâce à l’ouverture titiste vers l’Ouest, le rock a servi de liant entre tous les citoyens de Yougoslavie.

Mais faute de politique, la culture n’a pas suffi. Les Bosniens, Croates, Monténégrins, Serbes et Slovènes avaient beau partager une scène artistique commune, ils n’ont pu faire face aux poussées nationalistes. La Yougoslavie a disparu parce qu’elle s’est séparée. Et comme le rock yougoslave était centré sur l’unité, il a disparu avec elle. Aujourd’hui séparés, les ex-pays de la Fédération n’ont pas su remplacer ce lien qui liaient tous leurs citoyens. Mais depuis quelques années, un courant yougonostalgique émerge parmi la jeunesse. Et au centre de tout cela, des vinyles. Des vinyles qui diffusent Bijelo Dugme, Jugoton et Elektricni Orgazam. Comme le souvenir poussiéreux d’une ancienne unité.

ALVARRO, Estelle Hittelet & Mina

Pour aller plus loin : la playlist reprenant les morceaux cités dans l’article, dans leur ordre d’apparition

3 Replies to “Dossier « 30 ans de la disparition de la Yougoslavie » | Rock yougoslave, le refuge disparu”

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