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Remplie de spécificités, la Yougoslavie avait été mise en place pour regrouper tous les Slaves du Sud autour de l’envie de vivre le communisme autrement. Pourtant, ces mêmes Slaves se sont entretués. Quelles fractures se cachaient derrière cette unité? Et au final, ça voulait dire quoi, « être Yougoslave »? Explications.

Bien plus qu’une rupture politique entre Staline et Tito, le schisme yougoslave est une succession de divergences idéologiques. Sur de nombreux points, la Yougoslavie s’est émancipée de l’Union soviétique et a décidé de suivre son propre chemin : plus tournée vers l’Ouest, elle veut créer du lien avec sa population, favoriser la diffusion artistique, se diriger vers une économie de marché et rejette la logique d’affrontements entre les deux blocs de la guerre froide.

Pendant près de 50 ans, les Slaves du Sud ont vécu ensemble. Pourtant, en quelques années seulement, ils se sont tournés le dos. Comment les nationalismes fédérés ont-ils eu la peau de la Yougoslavie fédérale? Comment les questions identitaires ont-elles pu changer autant et aussi vite? D’ailleurs, c’était quoi l’identité yougoslave? Et n’est-elle pas justement la raison de cette disparition? Analyse de l’échec du « yougoslavisme ».

La Yougoslavie, un projet politique fédératif

Sous la bannière de Tito, l’objectif de la Yougoslavie est de regrouper toute la Fédération autour d’un projet communiste global

La Fédération yougoslave a vécu 46 ans mais, malgré l’union effective des Républiques, aucune nation ne s’est imposée. En réalité, la Yougoslavie, c’est une adhésion à un projet politique commun (le communisme) plutôt qu’à un projet national commun (le « yougoslavisme »). C’est une autre des différences majeures avec l’URSS. En Union soviétique, les Républiques étaient considérées comme des régions, les identités et nationalités étant effacées. En Yougoslavie, le principe se rapproche de celui de l’Union européenne : les États sont reconnus, distincts et gardent une autonomie au sein de la Fédération.

Cette absence de construction commune (autre que le communisme) se ressent dans la structure même de la fédération : le pouvoir en place n’a jamais créé de ponts entre les républiques. Mis à part le système politique, Croates et Serbes par exemple ne partageaient rien politiquement. Jamais les citoyens de ces deux pays n’ont été considérés comme « frères » au sein de la Fédération. Même l’organisation politique est « divisée » : en plus de la Ligue des communistes yougoslaves (SKJ), chaque république a sa propre ligue communiste nationale. Or, créer différentes ligues, même si elles prennent ensemble les mêmes décisions, c’est revendiquer la différence entre celles-ci (et donc entre les Républiques).

Politiquement parlant, seul le communisme unifiait les Yougoslaves. Cette unité politique était une force puisque toutes les entités de l’État fédéral poussaient dans la même direction. Mais c’était aussi un danger. Car pour le peu que l’enthousiasme communiste ne s’atténue, c’est toute l’unité de la Fédération qui se retrouverait sur la sellette. La hype communiste s’est d’ailleurs petit-à-petit estompée en Europe. Autre problème lié à cette structure yougoslave, les entités fédérées ont développé plus de pouvoir que l’État fédéral. Lors des premières élections libres, en 1990, chaque République les a ainsi organisé dans son coin et à des dates différentes. Clairement, l’unité yougoslave avait déjà disparu.

Une nationalité yougoslave, vraiment?

C’est principalement par l’art que le « yougoslavisme » a existé, une culture commune qui subsiste encore aujourd’hui © Raf Heredia

Jamais la volonté de la Fédération ne fut de mettre en place une nationalité yougoslave qui supplanterait les nationalités fédérées. En réalité, les citoyens disposaient de deux nationalités : yougoslave et bosnienne/croate/macédonienne/monténégrine/serbe/slovène. Et surtout, leur nationalité yougoslave était seconde, elle ne venait que s’ajouter « par après » leur nationalité d’origine. Le fait que la Yougoslavie n’a jamais créé de réel lien politique entre ses différentes Républiques n’a ainsi jamais permis aux citoyens croates et serbes, par exemple, de se revendiquer d’une même nationalité. Ils étaient avant tout Croates et Serbes dans un État politique où ils pouvaient cohabiter.

En conséquence, le « patriotisme » yougoslave n’a jamais existé en termes de revendications nationales. Il s’est toujours basé autour de la personnalité de Tito et de l’attachement des Républiques au modèle communiste qu’elles partageaient. Le « nationalisme » yougoslave n’avait rien à voir avec la notion de nationalité. Preuve de la complexité de cette question des nationalités, il n’y a, paradoxalement, jamais eu autant de citoyens qui se disaient « Yougoslaves » qu’aux portes de l’implosion de la Fédération. Ce devait donc être le moment le moins probable pour une déchirure interne. Et pourtant. La seule explication permettant de comprendre cette absurdité est à retrouver dans ce que les citoyens considéraient comme « être Yougoslave ».

Yougoslaves malgré l’indépendance

Jeunes soldats croates en pleine campagne © Hervé Jakubowicz

Même si la Yougoslavie n’est jamais parvenue à développer une nationalité yougoslave à proprement parler, il serait faux d’avancer que les différentes Républiques n’ont jamais rien partagé comme valeurs et ressentiments « patriotiques ». Certes, la nationalité yougoslave n’existait pas en tant que telle mais tout le monde « se sentait » Yougoslave. Mais comment peut-on expliquer l’existence d’un « ressentiment » yougoslave sans l’existence d’une nationalité pour le concrétiser? Comment 20 millions d’habitants ont-ils pu développer ce socle identitaire commun qu’ils ressentaient sans pouvoir le nommer? En fait, un état d’esprit commun s’est petit-à-petit mis en place dans l’ensemble de la fédération via la culture, et la musique et le cinéma en particulier.

Pour les dirigeants, « être Yougoslave » voulait dire « faire partie d’un ensemble de Républiques différentes mais regroupées dans un projet politique commun ». Mais pour la population, « être Yougoslave » signifiait « partager un ensemble de valeurs morales et idéologiques, de sentiments, de façons de voir les choses ». Le yougoslavisme s’expérimente dès lors comme un idéal de vie, à cheval entre le romantisme et la bohème. C’est cette construction alternative de l’identité yougoslave, couplée à la mort de l’indiscutable Tito, qui explique pourquoi la Fédération a disparu. Pour les citoyens, « être Yougoslave » ne représente en effet plus une condition nationale d’unité mais un crédo dans lequel n’importe qui peut se retrouver : pour le peu qu’il partage cette façon de penser « comme un Yougoslave », un Espagnol, un Camerounais ou un Japonais devient factuellement un « Yougoslave ».

Or, cette vision romantico-idéologique de l’identité yougoslave ne peut cadrer avec une réalité territoriale et politique. Si « n’importe qui » peut être Yougoslave, alors l’entité politique qu’est la Yougoslavie n’a plus d’intérêt d’exister. Si « être Yougoslave » est une façon de penser et de vivre, alors on peut très bien le faire en dehors de la Yougoslavie : un Croate peut très bien « être Yougoslave » au sein d’une Croatie indépendante. Quel intérêt alors à rester dans cette Yougoslavie qui ne nous représente pas nationalement?

Les présidents Slobodan Milošević (République fédérale de Yougoslavie), Alija Izetbegović (République de Bosnie-Herzégovine) et Franjo Tuđman (République de Croatie) signant les Accords de Dayton mettant fin à la guerre © Creative Commons

Comme « être Yougoslave » ne voulait rien dire nationalement parlant, l’appartenance yougoslave ne pouvait in fine pas lutter contre le nationalisme de ses différentes minorités. Car si l’identité yougoslave représente une façon de vivre, elle n’entre en effet pas en concurrence avec un nationalisme croate, serbe ou monténégrin par exemple : on peut être nationaliste serbe avec une mentalité yougoslave. Et lorsque la situation générale s’est détériorée (mort de Tito, économie en berne, etc), la mentalité n’a plus suffi.

À la base, la gestion des nationalités de Yougoslavie avait été instaurée pour éviter la mise en concurrence des minorités au sein du nouvel État. L’objectif du régime titiste était également de limiter les discriminations et revendications nationalistes. Mais ce postulat intéressant de départ va se heurter à une réalité bien différente. C’est la seule fois où la Yougoslavie va se calquer sur la théorisation plutôt que l’adaptabilité des théories communistes. Et c’est une erreur qui lui coûtera la vie. Malgré de bonnes intentions à la base, le refus de nationalisme a, au contraire, favorisé l’émergence de ces mêmes nationalismes.

ALVARRO & Mina

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